And the new oldest rum is….

Le record précédemment détenu par Nguyen Dinh Tuan Viet (dont nous vous parlions ici) n’aura finalement résisté que deux années. Après le Harewood 1780 et le rhum Ancienne 1772, un nouveau flacon vient repousser les limites connues : un rhum jamaïcain daté de 1750. Une pièce exceptionnelle, aujourd’hui conservée par Luca Gargano.
22, record à battre
C’est le nombre d’années qui sépare l’ancien du nouveau record, autant dire un sacré bond en arrière. Il n’existe dorénavant plus de rhum aussi vieux que celui-ci… Et le vertige est conséquent : 276 ans nous sépare de cette véritable relique ! C’est d’ailleurs à la suite de l’article publié sur notre site que Luca Gargano s’est manifesté. Au sein de son impressionnante collection, il pense alors détenir un rhum encore plus ancien que le Rhum Ancienne 1772...
Après quelques recherches dans sa véritable « bibliothèque » de spiritueux, il finit même par en identifier deux : un « Rum 1766 », orné d’une étiquette en étain avec une inscription manuscrite, et surtout notre fameux — et nouveau recordman — rhum jamaïcain de Kingston, millésimé 1750.

« À vrai dire, je ne savais pas que je possédais la plus ancienne bouteille de rhum au monde ! Je l’ai découvert grâce à votre article… Je l’avais achetée il y a plusieurs années, non pas pour ce record, mais parce qu’elle me semblait exceptionnelle et fascinante, comme tellement d’autres bouteilles de rhum. »
Le monde en 1750
En 1750, le monde est encore largement rural et lent, dominé par des rois et des empires, traversé par des inégalités profondes, mais aussi en pleine ébullition intellectuel. Une période que l’on pourrait qualifier de charnière, juste avant les grandes révolutions industrielles et politiques qui vont transformer à jamais la planète.
C’est le siècle des philosophes tels que Voltaire, Rousseau ou Montesquieu, qui critiquent l’absolutisme et défendent la raison, la liberté et les droits — et l’on peut dire qu’ils ont fort à faire, à l’heure où le commerce triangulaire et l’esclavage connaissent un essor considérable. Le monde demeure par ailleurs encore largement méconnu dans ses contours, ses frontières restant parfois imprécises. En 1750, si l’on vit plus lentement qu’aujourd’hui, on vit aussi beaucoup moins longtemps : l’espérance de vie se situe généralement entre 30 et 40 ans, guère plus…
1750 en Jamaïque
Colonie britannique au cœur d’un système d’une extrême violence, l’île de Jamaïque est dominée par les plantations. Le sucre, surnommé « l’or blanc », est très prisé en Europe, et toute l’économie qui en découle repose sur le commerce triangulaire (environ 90 % de la population est réduite en esclavage, majoritairement des Africains déportés). La Jamaïque compte alors parmi les colonies les plus rentables de l’Empire britannique — et l’une des plus riches au monde —, tout en étant aussi l’une des plus brutales de son époque.

Légende : il n’existe pas encore de "photos" de 1750, car la photographie n’a été inventée qu’au XIXe siècle (vers 1820–1830). Ci-dessus une image datant plutôt du début du XIXe siècle, mais l’aspect de la ville est encore très proche du XVIIIe siècle : rues larges en damier, maisons coloniales basses et activité portuaire et esclavagiste
C’est dans ce contexte particulièrement dur que le rhum qui nous intéresse ici a été produit, et sa provenance n’a rien d’anodin : Kingston, fondée en 1692, est alors un port très actif — l’un des plus importants des Caraïbes — et le principal centre commercial de la Jamaïque.
Véritable cœur économique de l’île, la ville attire marchands, négociants et marins. D’importantes richesses (sucre et rhum notamment) y transitent et se concentrent entre les mains des colons blancs. Entrepôts, marchés et tavernes y sont particulièrement animés.
La production de rhum en Jamaïque est déjà bien développée vers 1750, bien qu’elle reste en grande partie artisanale. Si le sucre demeure le produit principal, le rhum permet d’accroître la rentabilité des plantations, qui se comptent alors par centaines. Chacune dispose généralement de ses propres installations : un moulin à sucre et un alambic, souvent rudimentaires.

Légende : Ci-dessus une gravure cartographique de 1750 représentant la ville de Kingston, où l’on aperçoit le plan en grille de la ville, le port et les bateaux ainsi que les premières constructions coloniales
Une fois mis en fûts, le rhum est exporté vers l’Europe et l’Amérique du Nord, mais il joue également un rôle important dans le commerce triangulaire, où il peut être échangé contre des esclaves en Afrique. Il est par ailleurs consommé régulièrement par les marins, les soldats et les colons.
Et bien que les données précises sur la production de rhum en 1750 fassent défaut, on estime la production de sucre à environ 50 000 tonnes — un volume multiplié par cinquante en l’espace de 80 ans, signe d’une expansion spectaculaire des plantations. Cela correspondrait à environ 10 000 à 15 000 tonnes de mélasse. Sachant que les distilleries du XVIIIe siècle produisent en moyenne 200 à 250 litres de rhum par tonne de mélasse, on peut estimer une production annuelle comprise entre 2 et 4 millions de litres, soit l’équivalent de 3 à 6 millions de bouteilles de 70 cl.
Dans ce contexte, de nombreux marchands cherchent à importer du rhum jamaïcain, dont la réputation ne cesse de croître, au point d’être considéré comme l’un des meilleurs au monde. C’est sans doute ce prestige qui explique l’apparition de ce type d’embouteillage : bien avant l’essor des séries ultra limitées qui se multiplient aujourd’hui, le XVIIIe siècle voit déjà émerger des productions que l’on pourrait qualifier, rétrospectivement, de « collector » et particulièrement exclusives.
Le rhum Kingston de 1750

L’inscription « Very Fine Liquor Rum » témoigne d’une époque où l’on n’hésitait déjà pas à accumuler les termes flatteurs et élogieux, bien avant certains rhums plus récents. Citons l’exemple du rhum (jamaïcain également) Wray & Nephew « Finest Old Jamaica Liqueur Rum », commercialisé près de deux siècles plus tard, où le mot « liqueur » relève davantage de l’ornement que d’une réalité (il s’agit bien de rhum, et non de liqueur).
À l’époque, insister sur le terme « liquor » permettait surtout de suggérer au futur acheteur le caractère exceptionnel du produit, sous-entendant qu’il se distinguait nettement de la concurrence — en d’autres termes, qu’il s’agissait d’un rhum très vieux et véritablement unique.

On peut donc raisonnablement supposer que cette bouteille de rhum de Kingston datant de 1750 renferme un nectar sans équivalent aujourd’hui. Les fermentations étaient alors entièrement naturelles, spontanées, reposant sur des levures indigènes, et s’étalaient sur plusieurs jours. Elles étaient souvent amorcées par l’ajout de matières organiques telles que de la vinasse — le fameux dunder.
Côté distillation, les plantations jamaïcaines avaient recours à des alambics rudimentaires de type pot still, chauffés directement au bois. La distillation s’effectuait le plus souvent en une seule passe, parfois en deux afin d’en améliorer la qualité. Il en résultait des rhums puissants, riches et parfois un peu rugueux. Nous sommes alors encore loin des productions standardisées d’alcools plus neutres qui apparaîtront par la suite : ces rhums anciens se distinguaient ainsi par une forte concentration en composés aromatiques, notamment en esters, incarnant pleinement le style « funky » typique des rhums jamaïcains.

Légende : ci-dessus, une infographie présentant de manière simplifiée les principes de distillation d’autrefois, comparés à ceux, plus modernes, utilisés aujourd’hui.
La suite des inscriptions manuscrites sur l’étiquette confirme la provenance déjà évoquée (Kingston, Jamaïque), le millésime (1750), ainsi qu’un élément particulièrement remarquable : la mention d’une série limitée à seulement 28 bouteilles... Difficile de ne pas ressentir un certain vertige à cet instant, en réalisant que l’on a affaire à une bouteille commercialisée (du moins le suppose-t-on, à moins qu’elle n’ait été réservée à un cercle restreint, familial ou amical) il y a plus de deux siècles et demi, et produite en une quantité infime. Imaginer la probabilité qu’un tel flacon ait traversé le temps relève presque de l’irréel…
Cette bouteille, la treizième de la série, a d’ailleurs été numérotée à la main, comme le reste de l’étiquette. Pour en saisir toute la portée, il faut se replonger dans le contexte de l’époque : vers 1750, on écrivait principalement à la plume et à l’encre, pas au stylo (qui apparaîtra au siècle suivant). Le plus souvent, une plume d’oie (ou parfois du roseau), taillée à la main, que l’on trempait dans une encre généralement élaborée à partir de noix de galle. L’écriture exigeait alors une grande maîtrise et un geste sûr (oui, même pour les médecins de l’époque).
Enfin, le support de l’étiquette lui-même constitue un indice révélateur : il s’agit ici de parchemin, encore couramment employé pour les documents officiels, même si le papier commence déjà à se diffuser au XVIIIe siècle.
Qui a commercialisé ce rhum ? De quelle plantation provenait-il, parmi les centaines que comptait l’île vers 1750 ? Le mystère demeure, et sans doute le restera-t-il à jamais. Le temps a refermé ses pages, ne laissant derrière lui que des fragments. À nous désormais de regarder, d’imaginer, de ressentir — et de nous laisser émouvoir par cet écho venu d’un autre monde…



