1 Bouteille 1 Histoire : Rhum Ancienne 1772

(EDIT : Le rhum présenté ci-dessous n’est plus aujourd’hui le plus ancien au monde : il a été dépassé depuis par un rhum jamaïcain que nous vous présentons ici même.... )
Nous vous l’avions annoncé dans un précédent article dédié au collectionneur Nguyen Dinh Tuan Viet, le rhum le plus vieux au monde n’est plus le Harewood 1780… Il a été officiellement détrôné le 6 mars 2024 (date d’homologation du record par le Guinness World Records) par le rhum Ancienne 1772. On vous raconte tout…
Malgré l’avènement d’Internet et de la facilité à - presque - tout savoir sur tout, il reste des mystères - encore - bien gardés. La preuve vivante avec ce rhum Ancienne de 1772 sorti d’on ne sait où : personne n’avait connaissance de son existence avant de voir son blase au hasard d’une recherche sur Google. Rien qu’un seul article en fait même mention, celui du magazine Forbes publié en juin 2025. À part ça, rien à se mettre sous la dent. Comment un rhum aussi ancien, et par définition iconique, peut il encore passé en dehors des radars ?
"Je n’ai pas trouvé ce rhum, c’est lui qui m’a trouvé" nous confiait son propriétaire. Un début de réponse ? "Dans le monde de la collection et plus particulièrement celui des spiritueux, certaines bouteilles n'apparaissent jamais sur le marché et n’ont pas de prix officiels" renchéri M. Viet. Des spiritueux (en-dehors des radars) qui n’appartiendraient au final à personne au sens conventionnel du terme, et qui restent secrètement cachées dans de vieilles caves poussiéreuses, à l’ombre de l’Histoire.
En tant qu’amateurs, amatrices, passionné(e)s, nous pourrions regretter ce monde parallèle où des acteurs se jouent des codes et s’accaparent des morceaux de l’histoire ; mais lorsque le forfait est officialisé, quelle source d’émerveillement de découvrir une nouvelle bouteille qui modifie - et repousse un peu plus - le cours du temps ! Après tout, qui n’a pas eu le vertige en voyant ces bouteilles de Harewood 1780 endormies sur les étagères, littéralement assiégées de poussières et de moisissures ? Le rhum qui nous amène ici n’aura cependant pas eu la même destinée… Alors que les bouteilles du rhum Harewood ont été retrouvées (et commercialisées) en lot, le rhum Ancienne est unique dans le sens ou une seule bouteille a été découverte (et sans doute conservée) à ce jour.
Son millésime, 1772, en plus de prendre huit années à son prédécesseur, nous plonge dans une autre époque : celle de la royauté et d’un certain Louis XV, celle de la révolution américaine, celle d’un Goya au plus grand de sa forme, de la maestria de l’enfant prodige Mozart et de tant d’autres faits marquants et qui, en plus de nous donner le vertige, nous rendent si petit…
Et que dire des épreuves que cette simple bouteille de rhum a dû traverser pour parvenir jusqu’à nous, en bout de course, au Vietnam ? (du haut de sa vingtaine de centimètres) Elle aura survécu à plusieurs guerres mondiales et à tant de bouleversements qu’il en est incroyable qu’elle est survécue jusque-là, jusqu à ce fameux jour de mars 2024, date de sa révélation. Et de sa vente…

Record sur record
En plus d’être officiellement reconnu comme étant le rhum le plus ancien au monde, le rhum Ancienne 1772 est aussi celui qui s’est vendu le plus cher lors d’une vente privée : il s’est adjugé le 6 mars 2024 à Ho Chi Minh City, au Vietnam, pour la modique somme de 270 000 € (£230,831, ou encore $293,023). L’équivalent de 187 SMIC, ou si vous préférez 15 ans passé à trimer pour un SMIC (hors arrêts-maladies éventuels).
Mais comment une bouteille aussi ancienne est arrivée jusque-là, intact comme au premier jour ?
"La survie de cette bouteille à ce jour tient du miracle", "j’ai d’abord eu connaissance de son existence via une succession d’informations fragmentées de plusieurs collectionneurs européens." Le genre de collectionneurs qui, vous l’aurez compris, ne révèlent jamais publiquement, au grand jamais, ce qu'ils possèdent.
"Lorsque j'ai finalement eu l'occasion d'y accéder, ce qui m'a étonné, ce n'était pas seulement son âge - plus de 253 ans - mais aussi son état remarquable de conservation : la verrerie reflétait encore l'artisanat du XVIIIe siècle, le sceau restait intact et l'histoire avait été transmise à travers les générations de la famille Sabatier…"
Ce qui nous amène directement, et sans transition, aux origines de ce rhum.
De 1772 à nos jours : plus de 250 ans dans l’ombre
Cet exemplaire unique a donc traversé les siècles par l’entremise de la famille Sabatier, une lignée de médecins associée à l'élite intellectuelle française de la fin du XVIIIe siècle. La collerette nous informe plus précisément sur l’identité d’un membre de cette noble famille : un certain Monsieur B. Sabatier

Il s’agit de Raphaël Bienvenu Sabatier, né à Paris le 11 octobre 1732. Devenu médecin dès l’âge de ses vingt ans avant de rapidement devenir professeur d’anatomie, il fut également chirurgien en chef de l'Hôtel des Invalides, professeur à la Faculté de médecine de Paris, Membre de la Légion d’honneur et de l'Institut de France, et même, excusez du peu, consultant de Napoléon 1er. Les écrits le décrivent comme simple, frugal, humain et plein de compassion pour les malades. Atteint dans les premiers jours de juin 1811 d’une affection aiguë, il succomba le 19 juillet suivant à l’âge de soixante-dix-neuf ans. Il repose à Paris au cimetière du Père-Lachaise.

Comme sans doute la bourgeoisie de l’époque l’imposait, s’adonner à la dégustation était un passe-temps comme un autre, un passage obligatoire de bon aloi. Raphaël Bienvenu Sabatier ne faisait pas exception à la règle et il aura sans doute gardé dans sa cave personnelle de nombreux vins et spiritueux, dont ce rhum Ancienne fait figure de véritable rescapé. Nous n’avons pas vu les documents que garde précieusement M. Viet, mais on dit que le Docteur Sabatier vouait une passion pour les alcools et notamment pour le rhum. Après son décès, sa collection a été transmise sur plusieurs générations avant de terminer entre les mains de collectionneurs pour le moins méticuleux, au vu de l’état irréprochable de la bouteille que nous avons ici. Retrouver l’origine du rhum serait peine perdue et aucune information n’est malheureusement connue à ce jour, même si l’on pourrait tout logiquement penser à un rhum provenant des Antilles Françaises, de par son nom, « Ancienne », mais ceci n’est que pure supposition…
Pour retracer l’histoire d’un rhum qui a tout de même attendu plus de 250 ans avant de littéralement se montrer au monde, Nguyen Dinh Tuan Viet s’est appuyé non seulement sur des documents, mais également - comme très souvent dans ces cas-là - sur la bouteille en elle-même : en analysant le verre, les étiquettes et le sceau, puis en croisant les informations recueillies auprès d’historiens et d’experts en spiritueux, il a pu petit à petit reconstituer les preuves des générations précédentes de propriétaires. Pour lui, "Chaque détail, aussi petit soit-il, contribue à une "chronique du rhum" complète, où l'histoire, la culture et l'art se croisent."
"Si vous avez la chance de la regarder en détail, vous pouvez pleinement apprécier le savoir-faire méticuleux évident à la surface de la bouteille créée par les artisans de l’époque. La forme quelque peu rustique de la bouteille rehausse son charme avec une sensation classique distincte, mise en valeur par une étiquette soigneusement manuscrite. Le sceau fissuré et l'étiquette en métal rouillé, détaillant le contenu "mystérieux" de cette bouteille, ajoutent à son attrait."
"Trouver une seule et unique version de rhum la plus ancienne au monde serait une tâche ardue, même pour les experts les plus chevronnés. C'est donc un honneur que cette version soit actuellement produite au Vietnam."
Et que compte-t-il faire de cette précieuse relique ?
"Je planifie un projet pour élever cette bouteille à un tout autre niveau, la transformant en une œuvre d'importance spirituelle et artistique, pour que son histoire soit non seulement racontée avec des mots, mais aussi vécue visuellement et émotionnellement - à un niveau de sophistication jamais vu auparavant."
On attendra avec impatience de connaître la suite, et le résultat, de cette promesse pleine de mystères. Et en attendant, qui sait, peut-être qu’une nouvelle bouteille de rhum viendra battre un nouveau record ? Il ne fait jamais dire jamais…
NOTE : Cet article a été traduit en vietnamien par Mỹ Duyên et le site Sanhruou (à retrouver ici)





