1 Bouteille 1 Histoire : Harewood Rum 1780

La fin de l’année arrive tranquillement, le temps de se poser pour raconter l’histoire de l’un des plus vieux rhums jamais authentifié, le fameux Harewood 1780. Une eau-de-vie qui nous vient de la Barbade et que Louis XVI et Marie-Antoinette auraient très bien pu siroter à Versailles, à moins qu’il n’ait été embouteillé en 1789, date à laquelle ils se font déloger par le peuple avant de perde définitivement la tête quelques années plus tard. Un spiritueux lourd de sens et à l’histoire complexe que nous vous comptons ci-dessous…
Une histoire entachée
Les prémices du rhum Harewood remontent au XVIIe siècle, époque à laquelle de nombreux marchands européens font fortune sur le dos d’esclaves africains : enlevés de leur pays d'origine et transportés vers les Caraïbes et les Amériques, ils sont réduits à travailler de force dans des plantations pour produire des biens pour le marché du luxe, que ce soit du sucre, du coton, du tabac ou encore du rhum.
Considérée comme l’un des fleurons de l’histoire d'Angleterre, la Maison Harewood - comme la plupart des institutions britanniques de premier plan - ne déroge pas à la règle. Sa renommée sera étroitement liée à l'esclavage et au colonialisme. La pratique est alors rarement remise en question (l’abolition de l'esclavage, au Royaume-Uni, ne trouvera son aboutissement que deux siècles plus tard, entre 1833 et 1838) et constitue l’un (si ce n’est le) fondements de nombreuses organisations nationales qui perdurent encore aujourd’hui.
Parmi les protagonistes marquants de l’histoire qui nous amène ici, Henry Lascelles, 21 ans à l’âge des faits. Il contrôle tous les aspects du commerce du sucre, à la fois agent de douane au très lucratif port barbadien de Bridgetown, mais aussi banquier officiel des propriétaires de plantations. Le jeune homme possède également une flotte de navires destinés à transporter des esclaves dans les Caraïbes, ainsi que plusieurs entrepôts de distribution de sucre à Londres. C’est simple, au milieu du XVIIIe siècle, les bénéfices du commerce du sucre en font l'un des hommes les plus riches et les plus influents d’Angleterre.
Revenons à l’année 1780, date de la distillation du rhum Harewood : la famille Lascelles possède de très nombreux domaines et plantations à la Barbade, y compris celle qui deviendra plus tard le fief du célèbre rhum Mount Gay. Le fils d'Henry, Edwin Lascelles, né à la Barbade, possédera à lui seul vingt-quatre plantations, et avec elles des milliers d'individus réduits en esclavage. Edwin, qui héritera de la fortune de son père, en utilisera une partie pour construire la Maison Harewood dès 1759 (et qui sera habitable à partir de 1771) : la Harewood House, un palais palladien unique situé dans le Yorkshire en Angleterre, membre des « Treasure Houses of England » , sorte de consortium patrimonial. À la fin des années 1780, il possède pas moins de 12 000 hectares de terre répartis sur la Barbade, mais aussi en Jamaïque, à la Grenade et à Tobago, devenant l'un des plus grands propriétaires fonciers des Caraïbes.
Le rhum demeure néanmoins un commerce assez peu lucratif pour notre homme. Les archives historiques (en photo ci-dessous) - retrouvées bien plus tard dans les caves de la famille Harewood - nous donnent une idée des quantités de vins et de spiritueux achetés, mais aussi consommés à partir du XVIIIe siècle : on peut remarquer que le rhum n’était au final que peu consommé. Seule une à deux bouteilles était bu chaque année, à l'exception de l’année 1805 où huit bouteilles ont exceptionnellement été bues/consommées au mois de décembre.


Après l'abolition de l'esclavage en 1833 et l'émancipation des Antilles britanniques en 1838, Henry Lascelles, de son titre 2e comte de Harewood, recevra plus de 26 000 £ (30 000 €) d’indemnisation, soit la valeur - sic - des 1 227 personnes asservies qu'ils possédaient encore. La famille Lascelles vendra par la suite la majorité de ses plantations des Caraïbes, au début du XIXe siècle, avant qu’une autre branche de la famille ne vende finalement la dernière plantation de Lascelles restante, Belle Estate à la Barbade (photo ci-dessous), en 1975.
À cette période, le rhum semble avoir été plus ou moins oublié, comme passé de mode. Mais quelques décennies plus tard, les descendants de la famille Harewood font une découverte qui marquera à nouveau l’histoire…

Et trois petits siècles plus tard…

Début du XXIe siècle, en 2011 précisément, la descendance de Henry et Edwin découvre dans les caves de la Harewood House des douzaines de bouteilles poussiéreuses et recouvertes de moisissures, dont la simple photo (ci-dessus) fera bientôt le tour du monde. Posées sur deux étagères au fond de la partie la plus éloignée des caves familiales, Mark Lascelles découvre vingt-huit bouteilles, dont seule une vingtaine sera jugée suffisamment en état pour être commercialisé.
Les archives, mais aussi l’examen minutieux des flacons, confirmeront notre fameuse date de distillation. Le rhum était alors expédié alors vers l’Angleterre dans des fûts avant d’être mis en bouteille directement en Angleterre à la Maison Harewood. En témoigne le verre soufflé ancien (et britannique) authentifié, tout comme le contenu des bouteilles. Après analyses approfondies, les experts décideront de séparer les rhums en créant deux catégories bien distinctes : un rhum Harewood dit « light » (comprenez clair/léger.) embouteillé à 69,38 %, et un Harewood « dark », plus foncé et à priori plus âgé, proposé à 57,76 % d’alcool.

C’est ainsi qu’entre 2013 et 2014, deux lots seront vendus aux enchères par la célèbre maison Christies’s : un premier lot de 12 bouteilles en décembre 2013, puis un second de 16 bouteilles en décembre 2014. Estimée entre 600 et 800 livres la bouteille (600/900€), le premier lot sera vendu pour 80 000£ (plus de 90 000€) et le second à 100 000£, soit plus de 113 000€. Des ventes qui se feront au profit de la Fondation Géraldine Connor, un organisme de bienfaisance aidant à maintenir les liens culturels et éducatifs entre les Caraïbes et la Grande-Bretagne à travers les arts du spectacle.
Et alors que les premiers exemplaires seront partis pour quelque 7500/8000 € en 2013 et 2014, les ventes suivantes atteindront des sommets : 24 500 livres sterling pour une bouteille en 2020, soit l’équivalent de plus de 27 000 de nos euros, et même 30 000 dollars (+ de 26 000 €) en 2023 via la société américaine Old Liquors.
Un enjeu éthique et mémoriel
La découverte des bouteilles a suscité de vastes débats : célébrer la rareté d’un rhum vieux de plus de 240 ans sans évoquer les circonstances économiques et humaines qui permirent sa production aurait été réducteur, c’est pourquoi la famille Lascelles a souhaité souligné l’histoire à part entière de ce rhum. Elle s'est ainsi efforcé de remettre en question son histoire complexe au XXIe siècle et a pris un certain nombre de mesures pour aborder son passé, ainsi que pour encourager d'autres institutions à faire amende honorable pour leur rôle dans le commerce transatlantique des Africains réduits en esclavage.
Les descendants ont publiquement reconnu l'implication de leur famille dans le commerce et se sont efforcé de mettre en évidence la vie des esclaves qui vivaient et travaillaient dans des plantations appartenant à la famille - travaillant avec des archivistes et des historiens pour mettre ces histoires au premier plan, ainsi qu'en reconnaissant et célébrant les descendants d'Africains vivant en Grande-Bretagne, comme l'acteur et auteur primé David Harewood - dont les ancêtres ont été réduits en esclavage sur une plantation à la Barbade appartenant au 2e comte de Harewood.
Autre époque, autres mœurs
Un temps officialisé plus ancien rhum au monde (il avait sa place dans le livre Guinness des records avant d’être détrôné par un rhum de 1772), la sortie du rhum Harewood 1780 aura été très largement médiatisé. Son succès aura même été l’occasion pour certaines sociétés de sortir des objets de collection particuliers :

En 2016, Speake-Marin sortira en collaboration avec la société Wealth Solution (spécialisée dans les collectors, la société avait acheté une bouteille lors de la première vente aux enchères de Christie’s) une Rum-Watch, comprenez une montre combinant la précision suisse et « l'esprit des mers des Caraïbes et des aventures maritimes ». Au choix, une version en titane (comptez 10 000€) ou en or rose 18 carats (le double). Le tout sorti en édition limitée (49 montres en titane et 10 en or) avec, bien entendu, une goutte de rhum incrusté dans le cadran à 11H pétante, heure de l’apéro (il faut bien sûr voir ici un clin d'œil à l'heure à laquelle les marins de la Royal Navy recevaient leur ration de rhum).
Et si vous hésitez encore pour votre prochain noël, sachez que Mr Pierce Brosnan lui-même en a fait la promotion (oui, James Bond).

Autre objet comprenant également une goutte de rhum Harewood 1780, cette pièce commémorative de 100 Dollar. On retrouve sur l’avers les armoiries de la Barbados, tandis qu’au revers trône notre goutte de rhum 1780. Une pièce méticuleusement frappée dans l'or pur à 99,99 %, et commercialisée en 300 exemplaires.
Elle fait partie d’une plus large collection intitulée "Oldest Spirits » qui comprend trois pièces chacune renfermant une goutte de très très vieux spiritueux (Glenlivet 1862, COGNAC Gautier 1762). Vendu au prix de 7 000 €, aucun acteur n’en fera jamais la promotion...
À l’instar d’autres très rares spiritueux flirtant avec la même époque, la dégustation se retrouve forcément empreinte d’histoire et on ne peut décemment s’extasier mais, bien au contraire, faire preuve d’humilité, et penser. C’est tout ce qu’il nous reste.
source des photos : velier.it, harewood.org, wealth.pl
ci-dessous des photos de la bouteille que nous mettons en vente sur notre site
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