J.Bally
Cette année-là : 1929

Les tauliers de l’époque se nomment Ernest Lambert, Jacques Bally et Victor Depaz. Ils dirigent trois maisons martiniquaises parmi les plus réputées qui perdurent encore aujourd’hui.
En cette année 1929, alors que Saint-James est déjà bien établi dans le paysage rhumier (ils distillent depuis 1765), ses deux confrères sont arrivés plus tardivement dans la partie, mais quasiment au même moment: Victor Depaz achète le Domaine de la Montagne en 1917, à l’abandon depuis l’éruption, puis créée sa distillerie au début des années 1920, tandis que Jacques Bally rachéte l’Habitation Lajus en 1918 et se lance également dans le rhum en 1923, le temps de lui aussi construire une distillerie.

L’histoire de Victor Depaz est une leçon de vie: il est étudiant à Bordeaux lorsque survient l’éruption de la montagne Pelée le 8 mai 1902, qui décime toute sa famille et la distillerie où travaillait son père (l'Habitation Périnelle). Orphelin à 16 ans et fauché, il entreprend de s’installer au Canada mais décide de finalement revenir à Saint-Pierre sur l’Habitation qui l’a vu naitre et, quinze plus tard, met en route sa distillerie et débute la production de rhum.
Jacques Bally, lui, était encore hier employé à l’usine Dariste située au Carbet, où une distillerie fabrique déjà du rhum depuis le quatrième quart du XIXe siècle (et jusqu'en 1920). Il en fait l’acquisition la même année que l’Habitation Lajus -en 1918- et en transfère toute la machinerie en 1923. Il perfectionnera l’équipement fraichement acquis jusqu’à ce que sa distillerie soit finalement prête au bout de cinq années de labeur. Nous sommes en 1923 et l’aventure rhum peut alors débuter pour lui aussi.
Ernest Lambert quant à lui, né à Marseille en 1858, continue la saga débutée par son père Paulin aux environs de 1845. Il rentre officiellement dans la partie avec son frère Eugène en 1882, au moment où est déposé au tribunal de commerce de Marseille la marque commerciale Rhum des Plantations Saint James. L’année suivante, la commercialisation de leurs rhums débute. Il a donc déjà pour lui une expérience certaine, et le monsieur fut même nommé, excusez du peu, commandeur de la Légion d'honneur en qualité de vice-président du Syndicat des distillateurs de France et des colonies en 1931.
Et la Montagne gronda à nouveau
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Ironie du sort, les trois millésimes de 1929 qui nous amènent à cet instant ont tous un point commun avec la catastrophe de 1902. Ils ont en effet tous les trois la particularité d’avoir été distillés l’année d’une nouvelle éruption de la montagne Pelée, survenue précisément la nuit du 16 septembre 1929. Déjà, le 23 août, on constate une accentuation de l’activité des fumerolles du volcan.
Dans son édition de l’époque, France Antilles écrivait : « Il était environ 22 heures ce lundi 16 septembre 1929 quand une détonation surprenait les Pierrotins qui avaient fait le pari de rebâtir la ville martyre. Le cratère de la Pelée venait de vomir une grande colonne composée de vapeurs et de cendres. 27 ans après, le volcan se réveillait en grondant et en fumant. »
Hasard ou coïncidence, une semaine plutôt, jour pour jour (le 09/09 1929), le petit Claude Nougaro voit le jour à Toulouse. Fut-ce en l’honneur de ce noble millésime qu’il chantera, près d’un demi-siècle plus tard « ah, tu verras, tu verras, tout recommencera, tu verras, tu verras » ? Aucune source officielle ne peut en témoigner, mais il n’aurait sans doute pas craché sur un sample.
Idem pour le petit Jacques Brel qui pousse son premier cri (était-ce déjà mélodieux?) le 08 avril de l’année de nos millésimes. Son « Plat Pays » serait-il alors vraiment d'inspiration belge? Et son « On n’oublie rien », et « la ville s’endormait »?
« La ville s’endormait, J'en oublie le nom, Sur le fleuve en amont, Un coin de ciel brûlait, La ville s’endormait, J'en oublie le nom, Et la nuit peu à peu, Et le temps arrêté »
Quoiqu’il en soit, et plus sérieusement, cette Montagne Pelée aura bien donné de vrais idées à certains, dont l'une trône peut-être sur vos étagères :
C’est en effet en s’inspirant du cône de la Montagne Pelée lors de cette seconde éruption que Jacques Bally dessinera la forme de l’iconique bouteille pyramidale, qu’il commercialisera durant les années qui suivent. CQFD
Trouva-t-il l’idée au travers d’un rêve ? Did he had a dream ? Quoi qu’il en soit, c’est aussi cette année-là (et oui), le 15 janvier exactement, que le « pas encore pasteur » Martin Luther King naquit à Atlanta….
Que savons-nous précisément sur ces trois 1929?
Qu’ils ont tout trois été distillés dans la période d’entre-deux guerres, où parallèlement aux graves problèmes qui frapperont les années qui suivent (crise économique au début des années 1930 qui touchera durement toute le France, conduisant à des méventes et une chute du prix de vente du rhum, etc..), auront été tout de même produits dans un climat relativement propice aux affaires : c’est toute une politique d’importation, de fabrication et de conditionnement qui se renforce alors.
Et alors que les rhums sont encore quasi-exclusivement achetés par les négociants et sont transportés vers la métropole directement en fût, où ils embouteillent à qui veut (ils sont déjà nombreux à avoir leurs propres marques d’assemblage), la vente de rhums en bouteille se généralise (avec mise en bouteille à la distillerie) au cours des années 1930. À ce petit jeu, Ernest Lambert a plusieurs coups d’avance…
En 1929, Ernest Lambert construit même une nouvelle distillerie et sa marque se remet à produire des millésimes. Un exemple à suivre pour ses confrères, il a déjà implanté ses rhums en Europe et en Afrique du Nord, possède des entrepôts à Genève, Amsterdam, Bruxelles, Hambourg, Gênes, Pasajes et Tunis, et s’étend même vers des horizons lointains : Madagascar, la Chine et surtout l’Indochine française.
En 1929, Saint-James est depuis longtemps habitué à la production de rhum, mais aussi à ce mini format de bouteille de cinquante centilitres: créé après 1910, ce type de flacon serait même antérieur à la bouteille de 70cl. Les plus archivistes d'entre vous pourront même trouver une publicité des années 1930 où toute la famille des contenants est immortalisée.
Pour Jacques Bally, ce 1929 est son second millésime historique (après le 1924) qu’il distille sur la colonne qu’il a lui-même adapté. Ce rhum a la particularité d’être mis en vieillissement dans des fûts de chêne français, et c’est unique pour l’époque: il est en effet le premier (et encore le seul) à les avoir introduit en Martinique, fruits de ses pérégrinations en pays cognacais et armagnacais. La concurrence utilise exclusivement des fûts de chêne américains et n’ont pas manqué de le moquer pour sa vista. S’ils savaient le nombre de fûts utilisés aujourd’hui… autre temps, autre moeurs.

Voici un aperçu de la distillerie Bally vers 1925-1930 (crédit photo: Marc Sassier)
Victor Depaz, quant à lui, même s’il s’est déjà fait la main depuis maintenant quelques années, sort son premier millésime (en tout cas le premier connu). En cette année 1929, il est particulièrement occupé: il a entrepris d’aider à la reconstruction de la Cathédrale de Notre Dame de l’Assomption dont les travaux viennent tout juste de prendre fin. Un mécène au coeur en or. Quelques années plus tard, il débutera même une carrière politique, désigné maire de Saint-Pierre par le gouvernement du maréchal Pétain, du 24 février 1941 au 10 juillet 1943.
Depaz aussi a le vent en poupe : en 1922, ils obtiennent leur toute première médaille à l’exposition de Marseille. Suivront une nouvelle médaille (en Or) à l’exposition de la Rochelle en 1927, puis en 1931.
Au jeu des récompenses, Saint James a une nouvelle fois une bonne avance, et Bally également si on tient compte d’une publicité d’époque qui mentionne une médaille d’or à Roubaix en… 1911. Pas mal pour une distillerie qui fume depuis 1923. La même publicité, visible ci-dessous (courtesy of Bally/Marc Sassier) fait aussi état d’un Diplôme d’Honneur à Marseille en 1922 (toujours pas de rhum qui coule) et d’un Grand Prix à Paris en 1931 (Ouf, l’honneur est sauf).

Plus sérieusement, il est possible (mais non vérifiable, faute d’archive) que Jacques Bally ait proposé des rhums en anticipation, sans doute acheté à des confrères. Autre probabilité: puisqu'il était employé à l’usine Dariste qui produisait déjà du rhum, ce dernier proviendrait peut-être de là... nous y reviendrons à l'occasion d'une (grosse) thématique sur Bally.
L'époque était propice aux douces rivalités: entre Jacques et Victor, mais aussi avec un certain Charles Clément - qui a succédé à son père Homère en 1923 (tiens tiens) - mais ceci est une autre histoire…..









