1 Bouteille 1 Histoire : Bally 1939

Cette bouteille de Bally millésimée 1939 est bien plus qu'un grand rhum. Conservée depuis près de quatre-vingts ans dans une famille du Nord de la France, elle raconte une histoire de confiance, de fidélité et de résilience.
Dès les premiers mois de la guerre, alors que les exportations de rhum vers la métropole s'effondrent, une importante commande passée par un industriel du textile apporte un soutien financier précieux à Jacques Bally, contribuant à aider la distillerie à traverser cette période particulièrement difficile. Derrière ce millésime se cache ainsi une page méconnue de l'histoire de l'une des plus grandes maisons de rhum martiniquaises…
Jacques Bally, un entrepreneur visionnaire
Pour comprendre l'histoire de cette bouteille, il faut revenir quelques décennies en arrière. En 1902, l'éruption de la montagne Pelée anéantit Saint-Pierre et bouleverse durablement l'économie martiniquaise. Parmi les nombreuses propriétés touchées figure l'Habitation Lajus, qui fait l'objet d'une saisie immobilière. En 1918, Jacques Bally, ingénieur des Arts et Manufactures formé à l'École Centrale de Paris, en devient officiellement propriétaire.
À peine installé, il entreprend de moderniser son exploitation et lance officiellement la production de rhum en 1923. Lorsque la crise économique des années 1930 frappe de plein fouet les Antilles comme le reste du monde, il fait le choix de se distinguer en misant sur la qualité plutôt que sur les volumes. En plein marasme, il crée une identité forte et immédiatement reconnaissable : d'abord triangulaires, puis carrées, ses bouteilles emblématiques deviendront la signature de la maison et contribueront à asseoir la réputation de Bally. Plus d'une décennie avant la plupart de ses concurrents – à l'exception de Saint-James –, il fait également le choix audacieux d'embouteiller directement ses rhums vieux à la distillerie.
Les publicités et catalogues de l'époque permettent de retracer les premiers grands millésimes commercialisés par Bally. Après les légendaires 1924 et 1929, le millésime 1939 compte parmi les premières grandes références de la maison. Mais à peine est-il produit qu'un nouveau bouleversement vient frapper la Martinique : la Seconde Guerre mondiale.

La distillerie Bally dans les années 1920/1930 (photo Marc Sassier)

Quand le rhum cesse de voyager
L'entrée en guerre bouleverse profondément l'économie des Antilles françaises. Les liaisons maritimes avec la métropole sont fortement perturbées, les exportations ralentissent brutalement et les débouchés se réduisent. Pour les distilleries, qui écoulent une grande partie de leur production en métropole, les conséquences sont immédiates : les stocks s'accumulent tandis que les rentrées d'argent se font de plus en plus rares.
Pour une exploitation agricole, la situation est critique. Il faut continuer à entretenir les plantations, faire fonctionner la distillerie, rémunérer les ouvriers et préparer les récoltes à venir, alors même que la trésorerie s'amenuise. Et comme beaucoup de producteurs de rhum martiniquais, Jacques Bally doit alors faire face à l'une des périodes les plus difficiles de son histoire..
Un client peu ordinaire

À plus de 7 000 kilomètres de la Martinique, à Mouvaux, près de Tourcoing, vit Robert Louis Marie Joseph Sion.
Industriel du textile, il appartient à une famille dont le nom est alors reconnu dans toute l'Europe pour ses élevages de pigeons voyageurs. Les Sion figurent même parmi les grandes références de la colombophilie française, leurs colonies s'illustrant régulièrement dans les concours de fond les plus prestigieux.
Au début du conflit, alors que les échanges commerciaux entre la Martinique et la métropole deviennent de plus en plus difficiles, Robert Sion passe auprès de Jacques Bally une commande particulièrement importante de rhum. Plus remarquable encore, il en règle immédiatement le montant… En retour, le producteur martiniquais s'engage à lui réserver sa prochaine production disponible et à honorer la livraison dès que les circonstances le permettront.
Dans un contexte où les liaisons maritimes sont profondément perturbées et où nul ne sait quand le commerce pourra reprendre un fonctionnement normal, cette avance représente bien davantage qu'une simple transaction commerciale. Elle apporte à la distillerie une précieuse bouffée d'oxygène financière, au moment même où les exportations de rhum vers la métropole sont fortement ralenties.
Sans constituer un investissement au sens moderne du terme, cette opération s'apparente à une forme de crédit commercial fondée sur une confiance réciproque : le client avance les fonds, tandis que le producteur s'engage à honorer sa promesse lorsque les conditions le permettront. Et pour Jacques Bally, cette rentrée de trésorerie constitue un soutien précieux pour traverser les années de guerre...
En cette année 1939, l'histoire semble se répéter
Les grandes demeures de la ville sont progressivement réquisitionnées par les autorités allemandes, et le 162 boulevard de Carnot, où vit Robert Louis Marie Joseph Sion avec sa famille, n'échappe pas à la règle.
Né en 1898, Robert Sion est alors un industriel reconnu de la région de Tourcoing. Il travaille au sein de l'entreprise familiale Sion & Frères, société textile fondée en 1867 et dirigée par son père Paul et son oncle Jules. L'entreprise, qui restera un acteur important du tissu industriel local pendant plusieurs décennies avant de disparaître à la fin des années 1970 dans le contexte de la crise textile, témoigne de l'ancrage profond de la famille Sion dans la région.
Pour Robert, cette situation a un goût amer de déjà-vu. Enfant, il avait déjà connu la réquisition de la demeure familiale par l'armée allemande durant la Première Guerre mondiale. Vingt ans plus tard, alors qu'il approche de ses 41 ans, il voit son foyer à nouveau occupé par l'ennemi.

Comme beaucoup de personnes engagées dans cette période, il s'appuie sur un réseau de relations construit au fil des années. Son activité professionnelle, son implantation locale et son engagement dans la colombophilie lui ont permis de tisser de nombreux liens, qui prennent une importance particulière dans le contexte de l'Occupation.
Au-delà de son parcours d'industriel et de passionné de pigeons voyageurs, Robert Sion s'engage également dans la Résistance. Les témoignages familiaux rapportent que ses pigeons voyageurs sont utilisés pour transmettre des messages clandestins, notamment entre la Belgique et le Nord de la France.
Dans cette région frontalière particulièrement surveillée par les autorités allemandes, une telle activité représente un engagement risqué, où la discrétion et la confiance sont essentielles.
Cette facette méconnue de son parcours explique pourquoi la mémoire de Robert Sion a traversé les générations, bien au-delà de ses réussites professionnelles ou de ses exploits de colombophile. Derrière l'industriel et le passionné de pigeons se dessine le portrait d'un homme profondément attaché à son territoire, qui choisit, dans une période particulièrement difficile, d'agir à son échelle.
1946 : une promesse tenue
En 1946, un camion s'arrête devant la propriété familiale des Sion, au 162 boulevard Carnot à Mouvaux. Sa cargaison vient directement de Martinique.
Robert Sion, qui a alors 48 ans, découvre bientôt les caisses estampillées « J. Bally ». Après sept années d'attente, Jacques Bally vient enfin d'honorer l'engagement pris au moment de la commande passée avant-guerre… Et la livraison est loin d'être symbolique : sous les yeux que l'on imagine aisément surpris de la famille Sion, le livreur décharge les caisses une à une… un camion entier de rhums Bally.
À l'intérieur : des bouteilles millésimées 1939...

Ces bouteilles présentent d'ailleurs plusieurs particularités qui en font aujourd'hui des témoins précieux de leur époque. Contrairement aux flacons carrés habituellement associés à la maison Bally, celles-ci adoptent une forme ronde, plus inhabituelle pour la marque. Ce choix pourrait s'expliquer par les difficultés d'approvisionnement en verre rencontrées dans l'immédiat après-guerre, qui imposaient parfois aux producteurs de s'adapter aux contenants disponibles.
Autre singularité : leur degré d'embouteillage. Ces rhums affichent un rare et inhabituel 50 %, indiqué par une pastille autocollante présente au dos de la bouteille. À ce jour, il s'agit du seul rhum vieux millésimé Bally connu embouteillé à ce degré, ce qui confère à cette livraison un caractère tout à fait exceptionnel.
Ce choix relevait-il d'une volonté particulière de Jacques Bally d'offrir un embouteillage unique à son client ? Le rhum aurait-il été conservé puis embouteillé sans réduction préalable, proche d'un brut de fût, avant d'être expédié vers la métropole ? Le mystère demeure, mais l'hypothèse reste plausible et renforce encore le caractère singulier de cette cuvée.
Pour l'amateur averti, ce décalage entre le millésime 1939 et la livraison de 1946 apporte également un précieux éclairage sur les pratiques de vieillissement de la maison Bally à cette époque. Il témoigne d'un rhum conservé plusieurs années avant sa commercialisation, selon des durées de vieillissement déjà importantes pour l'époque.
Pour la famille Sion, ces bouteilles vont rapidement devenir bien davantage qu'un simple stock de spiritueux. Elles accompagneront les repas et les grandes occasions pendant plusieurs générations. Certaines seront ouvertes lors de moments importants, d'autres serviront même, avec une certaine gourmandise, à parfumer quelques crêpes, comme le racontent encore aujourd'hui les descendants de Robert. Chaque bouteille conservée ou dégustée faisait ainsi revivre, peut-être sans que l'on en mesure pleinement la portée, l'histoire d'une confiance née dans les heures les plus incertaines de la guerre.
Les vieux rhums fascinent souvent par leur rareté, leur complexité aromatique ou la richesse de leur histoire. Le Bally 1939 raconte pourtant bien davantage qu'un simple millésime.
Derrière cette bouteille se trouvent des hommes, des choix, des engagements et une relation de confiance qui a traversé l'une des périodes les plus tourmentées du XXe siècle. Elle rappelle que l'histoire d'un grand rhum ne se résume pas uniquement à son vieillissement ou à ses qualités gustatives, mais aussi aux circonstances, aux rencontres et aux décisions qui ont permis son existence. Conservée au fil des décennies, cette bouteille est devenue bien plus qu'un objet de collection. Elle est le témoignage d'une fidélité entre un producteur martiniquais et un client métropolitain, née à une époque où les échanges commerciaux, les entreprises et les destins individuels étaient profondément bouleversés.
C'est sans doute là que réside aujourd'hui sa véritable valeur : dans ce qu'elle raconte autant que dans ce qu'elle contient.
À Robert, décédé le 19 août 1981 à Roubaix, dans sa 83ᵉ année.
Ci-dessous, une caisse originale accompagnée de ses bouteilles de rhum millésimées 1939, telles qu’elles furent livrées en 1946 au domicile de Robert Sion.
Crédits photos, ressources : Mouvaux Historique, The Stoy of Sion Pigeon (Virtual Stock Loft), Excellence Rhum, Rum Auctioneer
Les photos ci-dessous proviennent du site ExcellenceRhum et sont publiées avec leur aimable autorisation.










