Introduction à l'armagnac

Trop souvent cantonné à un rôle de spiritueux de second plan malgré son titre honorifique de plus ancienne eau-de-vie de France - on parle de de plus de 700 ans d’histoire - l'apparente faiblesse de l’armagnac a toujours été son principal atout : la tradition.
Quasi-exclusivement géré par les mêmes familles depuis des générations, l’armagnac est une eau-de-vie d’auteur, majoritairement indépendante et qui a su échapper au productivisme outrancier en privant progressivement de leurs substances nombre d’eaux-de-vie pourtant si intéressantes. L'armagnac a su rester humble et à taille humaine, là où ailleurs le négoce et les grands groupes ont imposé une rentabilité infinie, aseptisant tout ce qui donnait encore des valeurs et un sens au produit.
La richesse de l'armagnac est ailleurs et elle ne demande qu'à être partagée.
3 TERROIRS, 10 CÉPAGES: UNE EAU-DE-VIE À PLUSIEURS FACETTES
Traversant trois régions réparties sur trois départements - le Gers, les Landes et le Lot-et-Garonne - le vignoble destiné à la seule production d’armagnac représente moins de 2000 hectares (1 838 exactement pour l'année 2021/2022). Un encépagement qui ne cesse de baisser et qui est directement corrélé aux aléas climatiques de plus en plus imprévisibles. À titre de comparaison, le vignoble de l'appellation cognac, autre eau-de-vie issue de la distillation de raisin, s'étend sur plus de 83 000 hectares.


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Concernant les cépages utilisés, l’armagnac se démarque une nouvelle fois en prônant la diversité et l’adaptation au terroir. Si l’Ugni-blanc règne en maître (il est utilisé à plus de 47% sur les surfaces affectées en 2021/2022, soit 872ha sur 1838ha), il se fait progressivement rattraper par le Baco qui truste 34% des terres allouées à la production d'armagnac (639 hectares, +7%). Inventé par un instituteur landais, il partage avec l'ugni blanc une facilité d’adaptation et une résistance à toute (ou presque) épreuve.
Outre ces deux cépages qui représentent plus de 80% de l'encépagement, les producteurs les plus aventureux peuvent encore compter sur huit autres cépages pour diversifier leur production et apporter des profils uniques à leurs eaux-de-vie. Souvent délaissés car moins robustes et productifs, ils sont pourtant une force pour l’armagnac et son AOC, pour peu que l’on s’y aventure:
Le Colombard, valorisé dans la vinification des Vins de Pays des Côtes de Gascogne, arrive en troisième position avec ses 237 hectares (soit 13% des terres allouées à la production d'armagnac), suivi de la fameuse Folle Blanche: cépage historique, la Folle Blanche (ou « piquepoult ») dominait encore le vignoble armagnacais avant que le phylloxéra ne détruise tout en 1878. Remplacé depuis par l’Ugni-blanc et le Baco, elle représente aujourd’hui 4% des vignobles… soit 75 hectares en 2021/2022 (contre 107 hectares précédemment).
Le reste des cépages utilisé est plus que confidentiel: le Plant de Graisse, la Clairette de Gascogne, le Jurançon Blanc, le Meslier Saint François, le Mauzac Blanc ou encore son homologue le Mauzac Rosé totalisent seize petits hectares de terre...soit 0,8% des cépages utilisés pour la production d'armagnac. Même s'ils ont en commun d’être natifs des environs, ils sont boudés pour leur fragilité et leur rendement et n'ont jamais vraiment eu leur chance de briller dans la profession, les vignerons leur préférant les robustes Baco (cépage hybride local) et l'Ugni Blanc (d’origine italienne), et dans une moindre mesure les très charentais Colombard et Folle Blanche.
Il faut garder à l'esprit que la plupart de ces cépages ne sont cultivés que sur quelques ares seulement: pour vous donner un ordre d'idée, un are équivaut à 0,01 hectare... Ils ne subsistent aujourd'hui que grâce à la pugnacité de certains -irréductibles- producteurs qui se font un devoir de les réintroduire sur leurs terres. Vous le découvrirez bien assez vite au fil des pages et des portraits de producteurs :)
Pour continuer la comparaison avec le Cognac, c'est l'ugni blanc qui est utilisé dans 98% des cas, même s'il partage en commun avec l'armagnac la culture du Colombard, de la Folle Blanche, du Meslier Saint François et du Jurançon Blanc.
UN DISTILLAT SINGULIER & REMARQUABLE

Distillé dans un alambic traditionnel en cuivre de taille artisanale, l’armagnac est unique dans le monde des spiritueux. Menée principalement de manière « continue », c’est à dire constamment alimentée avec le mélange à séparer, la distillation demande une présence de chaque instant et un savoir-faire tout particulier. L’art du distillateur réside alors dans sa dextérité et dans la connaissance parfaite de son alambic, de la maitrise des caprices et des coups de chaud, du suivi scrupuleux des températures. Nous plongerons plus en détails dans cette magie qui s’opère et l’alchimie entre l’homme et sa machine, mais gardez à l’esprit qu’ici tout est manuel et que la présence humaine est nécessaire de la première à la dernière goutte. La distillation discontinue est également autorisée mais reste exceptionnelle (3% de la production annuelle en 2020), notamment du fait qu’un producteur est dans l’obligation de distiller d’abord de manière continue avant de pouvoir le faire en discontinu.
Au bout de cette bataille de chaque instant, l’eau-de-vie cristalline qui sortira de l’alambic -appelée la Blanche- tient une place à part entière dans le monde des spiritueux: exceptionnellement aromatique, elle sort de l’alambic entre 52% et 60% (même si l'AOC autorise jusqu'à 72,5%), lui garantissant des caractéristiques organoleptiques qui sont bien au-delà (et c’est peu de le dire) de ses confrères. Les taux d’éléments non-alcool (à l’origine de la palette aromatique de l’eau-de-vie) lui apportent une identité et une force que seules de très rares - et non moins exotiques - eaux-de-vie peuvent lui envier: citons par exemple le Clairin d’Haïti (rhum blanc local), le Mezcal artisanal ou encore le Grogue du Cap-Vert; ou encore certains rhums de Martinique où l’AOC impose un distillat entre 65 à 75%.
Autour de ces quelques (trop rares) exceptions gravitent des spiritueux distillés à outrance, plus proches de l’éthanol que d’une eau-de-vie de caractère. Certains spiritueux, à l’instar du rhum léger (light rum) qui trône sur les étals des supermarchés sont distillés jusqu’à 95%, annihilant toute identité aromatique et poussant les grandes firmes à l'édulcoration.

Dans le petit monde de l’armagnac, le moment de la distillation est un moment de partage et de fête. Alors que certains distillent sur leur propre alambic, beaucoup font encore appel à des distillateurs ambulants qui viennent distiller le vin à domicile. À chaque distillation son lot de rencontres et de festivités. À chaque distillateur son aura et ses secrets. Une synergie et un lien unique les unissent, les font vivre, survivre même. Ils ne sont plus qu’une poignée, mais ils permettent par leur dévotion de continuer à faire vivre l’armagnac. Nous vous proposons sur le site de découvrir les derniers distillateurs ambulants. Ecoutez leurs histoires, elles sont fascinantes...
L’ARMAGNAC: L'EAU-DE-VIE AUX 2 AOC
Armagnac & Blanche Armagnac
Un gage de qualité s’il en est, l’AOC Armagnac a même reconnu officiellement son eau-de-vie blanche depuis 2005 (comprenez non vieillie, la bien nommée Blanche d’Armagnac), un cas unique en France puisque ni le Calvados ni le Cognac n’ont osé franchir le pas. L’eau-de-vie à son état naturel, le plus brut et primaire, reflète la quintessence de la matière première.
LIENS VERS LE TEXTE DE L'AOC ARMAGNAC

Une fois venue au monde, la blanche sera logée dans des fûts de chêne le plus souvent « brut d’alambic », comprenez sans dilution, quittant son habit de cuivre pour épouser celui du bois, dans sa force originelle. Et comme l’armagnac ne fait décidant rien comme tout le monde, il a choisi pour son long sommeil des barriques uniquement issues de chêne d’espèce sessile, pédonculé ou leur croisement, et n'autorise en aucun cas l'utilisation d'autres essences ni de fûts ayant précédemment contenu d'autres alcools. Libre aux producteurs d'en décider autrement, mais en sortant de l'AOC.
Le bois utilisé pour la fabrication des barriques provient des forêts de Gascogne et du Limousin, quand il ne provient pas directement de forêts entourant les domaines producteurs. Traditionnellement, l'armagnac séjournera d'abord dans des fûts neufs avant de passer dans des fûts plus anciens pour continuer son vieillissement, mais vous verrez plus loin que la richesse de l'armagnac est au final sans fin.
UNE PRODUCTION CONFIDENTIELLE DANS UN MONDE CONFLICTUEL

Un producteur met chaque année en vieillissement l’équivalent de quelques fûts, deux parfois cinq ou le double les bonnes années. Pour des eaux-de-vie qui ne seront généralement commercialisées qu’à partir d’une dizaine d’années minimum pour les millésimes, parfois 15 et même plus.
En 2020, la production d’armagnac s’élevait à 7 842 hectolitres d’alcool, soit environ 2,8 millions de bouteilles. À titre de comparaison, le cognac avait vendu l’année précédente 75 fois plus et l’équivalent de 220 millions de bouteilles.
Tout est une question de temps et de résilience, mais bonne nouvelle pour le monde: l’armagnac n’est pas que patient, il est également très tenace.
L’armagnac est mort, vive l’armagnac.



