1 Bouteille 1 Histoire : Madinina 1895

Fin du XIXe siècle, l’engouement pour le rhum est sans précédent, propulsé par un vignoble français alors ravagé par le phylloxéra. Au même moment, à quelque six mille kilomètres de là, un certain François-Marius Fanton s’apprête à charger des fûts de rhum sur son bateau qui mouille dans la rade de Saint-Pierre, en Martinique. Nous sommes au printemps 1902 et dans quelques jours, la Montagne Pelée explosera, asphyxiant la ville et ses 30 000 habitants…
Dire que ce rhum n’aurait jamais pu exister est un euphémisme. À quelques jours, tout au plus semaines, il aurait dû finir enseveli sous des tonnes de cendres, s’il n’avait quitté le port de Saint-Pierre en temps et en heure. Comme d’autres marchands à la même époque, la société de Michel Fanton fait régulièrement venir du rhum en métropole pour sa clientèle. Né en 1826 et issu de vieille souche vigneronne des bords de Saône, le monsieur s’est installé dans les entrepôts de Bercy dès son jeune âge, en 1846. Il vend à ses clients parisiens (mais pas que) des vins en fûts et en bouteilles, ainsi que des spiritueux pour les plus aventureux d’entre eux (et selon la mode économique du moment, cela va de soit).
Située en périphérie du 12e arrondissement, le long de la Seine, la zone des entrepôts de Bercy est une véritable fourmilière grouillante d’activités : elle recevait, stockait et redistribuait vins et spiritueux. Les tonneaux à destination de la capitale arrivaient par bateau sur la Seine, y étaient débarqués sur le port de Bercy et entreposés dans les chais à deux pas de là (des chais qui seront déclarés d’utilité publique en 1880). On vous laisse ci-dessous quelques photos d’époque pour vous mettre dans l’ambiance…
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Transport de tonneaux de vin aux entrepôts de Bercy. Paris, vers 1903 © Maurice-Louis Branger / Roger-Viollet

Remplisssage des tonneaux de vin aux entrepôts de Bercy. Paris, vers 1905. © Maurice-Louis Branger / Roger-Viollet
Le transport par voie ferrée s’est même développé sur place et assurera la quasi-totalité du transport du vin et des spiritueux entre 1875 et 1914. Les tonneaux seront progressivement remplacés par des wagons-foudres (20 000 d’entre eux étaient en service entre 1910, et encore 8 850 en 1945). Une époque où les manœuvres étaient encore assurées par des chevaux (remplacés ensuite par des locotracteurs).
Madinina 1895, la rescapé
Déjà bien occupé par le négoce du vin, Michel Fanton peut compter sur l’un de ses fistons pour s’occuper de la partie spiritueux du catalogue familiale. François-Marius devient ainsi rapidement un voyageur chevronné, parcourant le monde à la recherche de nouveaux produits : Saint-Pétersbourg, Anvers, Madère, et les Antilles… L’histoire nous raconte qu’il se prendra même de passion pour la Martinique où prospéraient les Habitations sucrières, et donc - aussi - la production de rhum.
Il aura sans doute ramené de ses voyages de nombreux autres rhums, mais celui qui nous amène ici vient plus particulièrement de l’Habitation Saint-Pierre. Il a été distillé en 1895 à partir de « pur vesou », comprenez à partir de jus de canne (et non de mélasse). Pile une décennie après un certain Saint-James 1885... De là à penser que le vesou était légèrement cuit, il n’y a qu’un pas que seule la dégustation pourrait tout au mieux confirmer. Dans son parcours d’explorateur, le jeune François-Marius porte alors son dévolu sur un lot de rhum de 1895, qui aura - raconte les archives - vieilli sept ans en fûts de chêne. Nous sommes donc face à un rhum au vieillissement tropical à en croire les registres d'époque du Tribunal de Commerce de Paris.
Là où la banale histoire d’un énième rhum importé va basculer, c’est à la date de son voyage vers la métropole : au printemps de l’année 1902. Quelques jours, tout au plus quelques semaines avant que la Montagne Pelée n’explose et que sa nuée ardente du 8 mai ne détruise entièrement ce qui était alors la plus grande ville de la Martinique, Saint-Pierre, tuant la quasi-totalité de ses habitants (trois rescapés certifiés et plus de 30 000 personnes décédées).

Saint-Pierre au lendemain de la catastrophe du 8 mai 1902 (image d'archives de la ville de Saint-Pierre / image d'archives / DR)
Saint-Pierre, surnommée le Petit Paris des Antilles jusqu’à ce jour tragique de mai, autoproclamé capitale économique et culturelle, n’était plus. Parmi les disparitions, comptons celles des marins et des passagers des navires qui avaient reçu l’interdiction de quitter l’île malgré l’imminence de la catastrophe. L’embarcation de François-Marius Fanton aura eu une chance inouïe.
Un souvenir inestimable
Arrivé sur le port de Bercy, notre lot de rhum sera entreposé un temps dans les chais, avant d’être officiellement mis en bouteille entre 1904 et 1906 par la société M. Fanton & Fils. On imagine que la concomitance des événements aurait pu bénéficier à la sortie du rhum, rescapé de l’éruption volcanique la plus meurtrière du XXe siècle. Mais le rhum a-t-il au moins été commercialisé ? Aucune archive ne permet de le confirmer.
Il faudra attendre les années 1990 pour que le rhum Madinina 1895 sorte de l’oubli. En juillet 1993, précisément, les descendants de Michel Fanton découvrent les belles endormies dans un caveau attenant aux chais de la maison Fanton, au 5 cour Louis Proust à Bercy (Paris). Les bouteilles, entreposées debout dans un local sur terre battue, sans lumière et avec une forte hygrométrie, n’ont pas perdu de leur superbe : le verre soufflé, incrusté de poussière, a tenu les affres du temps. Les capsules gravées sont encore en état, tout comme les bouchons en liège. Et plus de 120 ans n’auront rien changé. Seules les étiquettes, pourtant conservées à part dans un casier, n’ont pas résisté au temps, mangées par l’humidité et les rongeurs.

Entrepôt de la société F. Fanton, négociant en vins. Photo de Lemeunier, Gérard d’après un négatif 24x36 © ARDI Photographies, 1984, Caen
Plus d’une décennie plus tard, ce sont donc les bouteilles originales qui sont commercialisées, à l’exception des étiquettes qui ont été reproduites à l’identique. Confortablement lovées dans un coffret en bois, les bouteilles reposent sur un lit de mousse grise évoquant les cendres volcaniques.
En décembre 1995, François Fanton déclarera « Il faudra lui pardonner cette imperfection mineure. Il est resté si longtemps le gardien de votre prochain plaisir ! ».
Notons pour terminer le tour de force des arrière-petits-fils de Michel Fanton, archivistes familiaux et historiens amateurs, qui au-delà de redonner vie à ce morceau d’histoire, auront tous participé à leur manière à obtenir la reconnaissance officielle du millésime 1895, avec « droit de mention 1895 sur l’étiquette ». Une autorisation accordée bien entendu sur preuves, par la Direction compétente de la Brigade de Contrôle des Vins et eaux-de-vie à Appellations d’Origine.
En bonus, nous vous laissons les notes de dégustation de Jean-Michel Deluc, sommelier en chef du Ritz à l’époque, en date du 28 avril 1995 :
Robe ambrée, or vert orangé Nez fin, délicat. Arômes de canne, vanille, noyau, pruneau, abricots secs, fruits sec – brut, sec, poivré, finale reglissée – gras, encore éthéré.

Photo © Bagherawines Auction LOT163 du 06/12/2020
Au final, l'année 1895 aura été chargée... Les frères Lumière inventaient le cinéma. Le physicien allemand Wilhelm Conrad Röntgen découvrait les Rayons X. Et François-Marius Fanton sauvait de l’extinction un rhum de Martinique...
ci-dessous des photos de la bouteille que nous mettons en vente sur notre site
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