1 Bouteille 1 Histoire : Neisson 2003 Japan

En 2010, la distillerie Neisson embouteille pour le marché japonais un fût unique portant le millésime 2003. Une bouteille aujourd’hui recherchée et dont la contre-étiquette réserve pourtant une petite surprise…
À travers les souvenirs d’Alex Bobi et les explications de Grégory Vernant, nous allons revenir sur l’histoire de cette sélection, mais aussi sur les autres embouteillages réalisés pour Japan Import System. L’occasion de découvrir quelques particularités de la production Neisson au début des années 2000.
Alex Bobi, maître de chai (et bien plus)
Arrivé chez Neisson en 2001, Alex Bobi a connu une distillerie encore très artisanale, où la gamme des vieux rhums se limitait essentiellement à la Réserve Spéciale et à l'Extra Vieux. Quelques millésimes plus âgés avaient bien vu le jour, mais les embouteillages de fûts uniques ne faisaient pas encore partie des habitudes de la maison.
Alex se souvient particulièrement de la récolte 2003, une année marquée par des conditions climatiques idéales. Du soleil, de très belles cannes et une récolte qu'il considère comme exceptionnelle. Et pour lui, tout commence dans les champs : une belle canne donne un bon jus, qui permet une bonne fermentation et, finalement, un bon rhum.
Dans notre entretien - à visualiser plus bas - il évoque aussi avec une certaine nostalgie les anciennes méthodes d'embouteillage : à l'époque, les étiquettes étaient encore collées à la main et la cire appliquée sur les bouchons. Ce travail était notamment assuré par des femmes qui avaient autrefois travaillé dans les champs de canne comme amarreuses, chargées de constituer et de lier les bottes de cannes destinées au transport. Leur passage à l'embouteillage avait permis de préserver ces emplois, perpétuant au passage une partie du savoir-faire artisanal de Neisson.
C'est dans ce contexte que des visiteurs japonais arrivent à la distillerie avec une demande inhabituelle : sélectionner eux-mêmes des fûts pour les faire embouteiller... Une démarche nouvelle pour Neisson, qui allait ouvrir la voie à une série de rhums aujourd'hui particulièrement recherchés des amateurs.
Japan Import System, de Tokyo au Carbet
L'histoire de Japan Import System commence dans les années 1920, dans le quartier de Tsukiji à Tokyo, où la grand-mère de Katsuhiko Tanaka ouvre une boutique de spiritueux. L'entreprise familiale se développe au fil des décennies, avant que Katsuhiko ne reprenne une partie de l'activité en 1989 pour créer Japan Import System.
Son idée est simple : parcourir le monde à la recherche de vins et spiritueux authentiques, rencontrer les producteurs et sélectionner des bouteilles représentatives de leur terroir. Passionné notamment par les whiskies écossais, il est également à l'origine de Kingsbury, une maison spécialisée dans la sélection et l'embouteillage de single malts pour le marché japonais.
Le rhum agricole occupe lui aussi une place importante dans cette démarche, et Japan Import System contribue à le faire découvrir aux amateurs japonais, notamment à travers son salon Rum Festa, organisé dès 2008. En 2009, Neisson rejoint son catalogue, aux côtés d'autres grandes maisons martiniquaises...

( Extrait de la newsletter de Japan Import System du 8 avril 2010, annonçant le Rum Festa 2010 organisé au Tokyo Big Sight )
Comme le raconte Alex Bobi, des représentants japonais se rendent alors à la distillerie du Carbet pour sélectionner directement des fûts. Une démarche encore inhabituelle pour Neisson, qui accepte de se prêter au jeu. De cette rencontre vont naître plusieurs embouteillages spécialement destinés au Japon, avec quelques particularités que nous allons maintenant découvrir…
2003, 2004 : un millésime peut en cacher un autre
En regardant attentivement les étiquettes des premières sélections japonaises de Neisson, un détail attire rapidement l'attention. Les millésimes annoncés ne correspondent pas aux dates de distillation. Le Neisson 2003 a ainsi été distillé le 15 juin 2002, tandis que le 2004 provient d'une distillation de mai 2003.

L'explication se trouve dans les pratiques de la distillerie à cette époque. Comme nous l'avait confié Grégory Vernant : "À l'époque, il nous arrivait encore de laisser les rhums en foudre avant de les mettre en vieillissement, d'où ce décalage d'un an."
Le Neisson 2003 n'a ainsi été placé en vieillissement que le 24 novembre 2003, soit plus de dix-sept mois après sa distillation. Même particularité pour le 2004, distillé en mai 2003 et mis en vieillissement le 8 avril 2004. Les millésimes inscrits sur ces bouteilles semblent donc correspondre à l'année de leur mise en vieillissement, et non à celle de leur distillation.
Une petite curiosité qui aurait facilement pu passer inaperçue. Heureusement, Neisson avait pris soin de faire figurer ces deux dates sur les étiquettes, permettant aujourd'hui de retracer précisément le parcours de ces rhums. Et pour les amateurs un peu attentifs, voilà deux millésimes qui n'ont finalement pas tout à fait l'âge que leur étiquette laisse imaginer :)
Les premiers fûts japonais de Neisson
Les sélections réalisées pour Japan Import System marquent une étape intéressante dans l’histoire récente de Neisson. Avec ces bouteilles réservées au marché japonais, la distillerie entre dans une logique de fûts uniques qui reste encore assez rare pour elle à cette époque.
Les deux premières éditions bien identifiées sont le Neisson 2003 à 46,9 % et le Neisson 2004 à 46,2 %, tous deux présentés dans la bouteille Zépol’Karé, avec cire rouge et habillage spécifique. Elles témoignent de cette rencontre entre Neisson et des amateurs japonais particulièrement attentifs à ce type de sélection.
Mais l’histoire de ces embouteillages ne s’arrête pas là... Il existe en effet une autre version du Neisson 2003, habillée cette fois d’une étiquette commémorative KingRum 10th Anniversary.

( Neisson 2003 "KingRum 10th Anniversary". Cette variante japonaise reprend les caractéristiques du Neisson 2003 sélectionné pour Japan Import System, dans un habillage commémoratif réalisé pour les dix ans du bar KingRum, à Tokyo )
KingRum n’est pas un embouteilleur, mais un bar spécialisé dans le rhum situé à Ikebukuro, à Tokyo. Cette variante montre bien comment un embouteillage confidentiel a pu circuler dans le petit monde des amateurs japonais et devenir, quelques années plus tard, le support d’un anniversaire marquant.

( Programme de la soirée “KING RUM 10th.ANNIVERSARY”, organisée à Ikebukuro le 25 octobre 2015 )
Derrière ces quelques bouteilles destinées au Japon se cache une jolie page de l'histoire de Neisson. Celle d'une distillerie qui commence à explorer de nouvelles façons de mettre en valeur ses vieux rhums, portée par la curiosité et l'exigence des amateurs japonais.
Et entre les millésimes qui ne correspondent pas tout à fait aux dates de distillation, les souvenirs d'Alex Bobi et cette étonnante édition anniversaire de KingRum, ces premiers fûts uniques nous rappellent qu'une bouteille peut parfois raconter bien plus que ce qui figure sur son étiquette…
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