1 Bouteille 1 Histoire: Rhum Maniba

Nous vous parlons aujourd’hui d’une très - très - rare bouteille de rhum Maniba, dont le format (98cl) et le degré (60%) ont de quoi interroger le quidam. Un flacon de rhum martiniquais sorti en dehors des radars et qui ne demandent aujourd’hui qu’à raconter son histoire...
Maniba, l’Origine
Paisible village de pêcheurs situé à une dizaine de kilomètres au nord de Fort-de-France, Case-Pilote ne fut pas seulement l’une des premières bourgades de Martinique, elle fut aussi le berceau du rhum Maniba, bien connu des amateurs éclairés.
On doit ce rhum à un homme, Raoul de Jaham, déjà gérant d’une distillerie bâtie en 1824 à Fond Boucher, un lieu-dit basé à quelques kilomètres de Case-Pilote. Située sur une ancienne Habitation Sucrière fondée en 1670, son histoire est quelque peu atypique : alors qu’elle cesse officiellement de fonctionner à la fin du XIXème siècle, le gouverneur de l’île la cède gracieusement en 1903 à un certain M. Cambeille, en guise de compensation pour de menus travaux effectués à Fond Lahaye (un autre village de pêcheurs voisin). Mais - car il y a toujours un « mais » avec les cadeaux - avec l’obligation de faire redémarrer la distillerie et de la faire "fumer" pendant au moins dix ans... C’est à ce moment précis qu’intervient Raoul, qui prend en gérance ladite distillerie.
Tout le rhum qui sera produit dès lors n’est malheureusement pas traçable (si vous avez des pistes, n’hésitez pas à nous écrire ou nous contacter via What's App) mais on peut imaginer qu’il sera vendu en vrac et qu’à n’en point douter il voyagera vers de nombreux ports pour finir sous de multiples marques, ou qu'il participera à des assemblages comme il y en avait alors beaucoup.
Et le rhum Maniba coula
La suite de notre aventure « manibesque » nous mène en 1918, le 29 juillet précisément, lorsqu’un arrêté paru dans le Bulletin Officiel de la Martinique nous apprend que Raoul de Jaham est autorisé à transférer la distillerie de Fond Boucher sur sa propriété de Moulin à Eau, déjà théâtre d’une activité sucrière passée : Moulin à Eau est en effet une ancienne Habitation sucrerie qui a appartenu au départ à la famille Le Pelletier Saint-Rémy (en 1820), et qui prendra son appellation - définitive - d'Habitation Moulin à Eau en 1882. L’habitation deviendra par la suite la priorité de la famille de Jahamn, qui construira donc notre fameuse distillerie en 1918 sur les vestiges de Fond Boucher (vous suivez ?).
C’est à cette période que sera créée la marque de rhum Maniba, dont on peut encore trouver ici et là d’anciennes bouteilles de rhum, plus ou moins bien (mais souvent moins bien) conservées. Quelques années après le début de la production de rhum, en 1922, la distillerie Moulin à Eau se changera en sucrerie pour faire face à la loi contingente qui limitait alors la quantité de rhum produite (et qui limitait le nombre de litres de rhum devant être exporté). Nous ne connaissons malheureusement pas la quantité de rhum produite à cette époque, mais nous savons que la distillerie proposait du rhum en vrac (et qu’elle proposait même de le livrer en camions-citernes), comme en atteste cette publicité – pleine page - parue dans le journal "La Petite Patrie" (N°622) du 5 mars 1955 :

Une pause, et ça repart
En 1956, la distillerie cesse de fumer et plus aucune goutte de rhum ne coule. Elle est alors vendue, avec son domaine qui comprend une centaine d’hectares de canne à sucre, à plusieurs familles actionnaires de la S.A. Maniba (familles Asselin, Maille, Aubery et Dorne). La canne est quant à elle envoyée à l’usine du Lareinty, située au Lamantin. Fondée dès 1862 par Émile Bougenot, cette usine est à l’époque le fleuron de l'économie sucrière de la Martinique. À la fin du XIXème siècle, son domaine agricole s'étendait sur plus de 1900 hectares et l'usine pouvait cuire jusqu'à 25 barriques de sucre par jour.
Photo d'archive Usine de Lareinty, en 1960 (source : Patrimoines Martinique)
Mais trois ans plus tard, en 1959, la distillerie Moulin à Eau est remise en route : elle est alors équipée d'une colonne créole puis, en 1962, d’une colonne Savalle pour produire du grand arôme destiné à l’export. La distillerie mènera sa barque quelque temps, mais arrêtera à nouveau, cette fois définitivement, en 1974... L’usine à sucre de Maniba suivra et connaîtra le même et triste sort en 1980.
La colonne sera vendue à Trois-Rivières et le contingent à la distillerie Saint-James qui fera perdurer la marque. Tout comme Bally et bien d’autres grands du rhum, Maniba n’est aujourd’hui qu’un nom parmi tant d’autres, mais à le mérite de rester présente sur le marché et dans les mémoires. Seul un blanc est aujourd'hui commercialisé par Saint-James : un rhum non AOC (comprenez un assemblage de rhum agricole et de rhum de mélasse des Antilles Françaises).
Une Cuvée Maniba unique, vestige du passé

Revenons en 1974, date à laquelle la distillerie Moulin à Eau, fief du rhum Maniba, ferme officiellement ses portes. L’histoire raconte qu’une cuvée spéciale aurait été embouteillée pour marquer le coup, et sans doute pour adoucir autant que possible les adieux.
Afin de faire un dernier cadeau aux familles actionnaires de la S.A. Maniba, un rhum vieux a été spécialement embouteillé avec les moyens du bord : d’anciennes bouteilles de la distillerie, celles utilisées précédemment pour le rhum blanc agricole cristal (qui titrait 50%), ont été utilisées pour accueillir ce dernier cadeau. Et puisqu’il n’était pas question de créer des étiquettes pour l’occasion, il a été décidé de modifier le degré alcoolique à la main et au stylo, transformant le 50 en 60, du degré du rhum vieux fraîchement mis en bouteille.
Le verre épais à large épaule qui renferme ce trésor date du milieu du XXème siècle, et la capsule aluminium ne fait que confirmer la date du forfait. Une bouteille à la forme particulière qui provenait à l'origine de l'usine du soda "Super", une marque ancrée dans le patrimoine des Antilles Française produite à Saint Joseph (Martinique) dans les années 1950. La même usine qui lancera plus tard la fabrication des « floup », une friandise glacée.
Mais qu’en est-il exactement du rhum en lui-même ? Et quel âge a-t-il ? Nous n'avons malheureusement pas le fin mot de cette histoire, mais le temps nous apportera sans doute les réponses manquantes.
Une autre histoire raconte que le rhum aurait été embouteillé dans les années 1950/1960 et offert aux actionnaires de la distillerie lors de la fermeture de cette dernière (qui rappelons-le, s’est passé en 1974). En anticipation donc ? Avouez qu’il y a peu de chance. Ou alors... ce genre de bouteilles auraient été précédemment offertes, comme une cuvée familiale se faisait pour Bally ? C’est une hypothèse qui pourrait être plausible, si on tient compte de cette bouteille, trouvé dans une ancienne annonce eBay :

En tout cas, cette photo prouve bien qu’un rhum vieux, titrant 60%, a un jour existé. De là à savoir si l'embouteillage aura été commercialisé, ou offert... le mystère reste entier :) Mais comptons sur le temps qui passe, qui a défaut d’effacer les édifices, fait souvent ressortir des agitations du passé de nouveaux échos.
PS : Concernant la distillerie, elle sera rachetée par la famille Monplaisir, qui en revendra bien plus tard une partie (à savoir l'ancienne distillerie) à la municipalité.
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Saint James





