1 Bouteille 1 Histoire : le rhum Lameth 1886

Chantal Comte n’est pas qu’une sélectionneuse talentueuse, elle s’est aussi improvisée antiquaire durant sa carrière. Retour dans les années 1990 avec l’histoire qui se cache derrière un certain Lameth 1886…
Épicurienne, passionnée, à la recherche constante de la perle rare, Chantal Comte est une pionnière qui a su valoriser le rhum agricole quand il en avait le plus besoin. Elle découvre cet univers très tôt, à l’aube des années 1980, en visitant de nombreuses distilleries en Martinique et en accédant à des cuvées mémorables, notamment par l’entremise d’un certain André Depaz.
Alors qu’elle a déjà sorti ses toutes premières sélections, elle reçoit un appel pour le moins surprenant au début des années 1990…
L’homme au bout du fil sait qu’elle s’y connaît en rhum (il appelle sur les conseils de Gault et Millau). Il vient d’effectuer des travaux dans un château en Bourgogne et a découvert, dissimulé derrière le papier peint d’époque, un placard renfermant 52 bouteilles de rhum… Abandonnées sur une étagère, elles sont dans leur jus, pleines de poussière et littéralement collées entre elles. Les niveaux sont inégaux, les bouchons complètement poreux (comme des arrosoirs dira plus tard Chantal Comte) mais on peut déjà découvrir quelques renseignements sur les étiquettes surannées : se dessine le nom Lameth, et une date, 1886.
Ni une, ni deux, Chantal Comte se presse et se rend sur les lieux de la découverte. Pour la petite histoire, le Chateau où elle se rend porte précisément le même nom que celui où elle exerce son activité à Nîmes : le Château de la Tuilerie. Dans son enthousiasme, elle expertise et, sans doute, surévalue le rhum dont elle rapporte bientôt une bouteille chez elle. À peine remise de ses émotions et encore sous le choc, elle rappellera le découvreur dès le lendemain pour lui faire une offre sur l’intégralité du lot, et s’engage déjà à les vendre à travers le monde.
Suivront de longues et fastidieuses recherches pour retrouver l’histoire de ces Lameth de 1886.
A l’époque, Chantal ouvre une enquête sur le plan international mais rien de plus ne sera révélé, si ce n’est la genèse derrière la découverte : les bouteilles auraient été ramenées d’un voyage en Amérique du Sud (probablement de l’équateur) par l’arrière grand-père de la fille du maître de maison qui, en s’appuyant à un des murs du château, découvrit la première une fente, puis la forme de deux portes dissimulant notre mystérieux placard. Des bouteilles qui, selon l’histoire retrouvée par Chantal Comte, ont été recensées pour la dernière fois par un inventaire daté de 1910. Après expertise, il a été confirmé que les bouteilles, soufflées à la bouche, ont été fabriquées autour de 1860, et que le bouchon de liège était lui centenaire.

L’histoire derrière Lameth
Cet embouteillage aura sans doute été trop confidentiel pour soulever des recherches plus récentes à son encontre. On vous partage néanmoins de nouveaux éléments qui lèveront définitivement le voile sur l’origine de ce Lameth 1886…
Tout d’abord, intéressons-nous un instant au nom en lui-même : il fait référence au nom d’une famille issue de la noblesse française, originaire de Picardie, qui s’est distinguée du XIVe siècle au XXIe siècle. Les « de Lameth » auront ainsi reçu les honneurs de la cour (la famille est d’extraction chevaleresque dès 1302), certains de ses membres se distinguant au cours de la Révolution française.
De cette longue lignée, un membre de famille retiendra particulièrement notre attention : un certain Alfred de Lameth, né le 18 avril 1842 à Henencourt dans la Somme. Comte puis marquis de Lameth, il devient (par sa femme, héritière Chalvet) le propriétaire de l’Habitation Chalvet qui produit déjà du rhum à Basse-Pointe, en Martinique.
Il déposera la marque « Rhum Authentique de l’Habitation Chalvet, propriété du Comte de Lameth », le 6 juillet 1887 comme le montre cet extrait du Bulletin Officiel de la propriété industrielle & commerciale de l'époque :
En 1898, il possède un entrepôt de rhum à Ruffec (chef-lieu de canton du Nord Charente) d’où il commercialise son rhum via Angel Devergne, son importateur concessionnaire. Ce dernier prendra la suite des affaires au décès du marquis, en 1916.
Sont commercialisés plusieurs produits (rhums et Schrüb) médaillés dans de nombreux concours (1ère grande médaille d'or en 1884 à Lyon, l'argent au Havre en 1887, ...), comme le montre cette publicité d’époque, où son titre de marquis (acquis en 1904) remplacera avantageusement celui de comte :

Autre document (facture des années 1920) mentionnant la société Angel Devergne, qui continuera à vendre le rhum de l'Habitation Chalvet après la mort du marquis Alfred Lameth en 1916:

l’Habitation Chalvet, genèse du rhum Lameth
L’histoire de l’Habitation Chalvet remonte au XVIIeme siècle quand une concession de « 800 pas de large sur 1000 pas de haut » (ce qui donne environ 600 mètres sur 762) appartenait à un certain Guillaume Pinel. Ce dernier est présenté par le Père Labat comme « ancien capitaine de milice retiré à la Martinique en tant que marchand propriétaire d'habitations-sucreries puis de flibustier », information qui sera ensuite démentie par ses descendants. À partir de 1688, l’habitation passera aux mains de Claude Pocquet (capitaine de milice de la Basse-Pointe, conseiller au Conseil Souverain à partir de 1688 et secrétaire du roi en 1703) et comptera jusqu'à trois sucreries. Puis ce sont ses héritiers qui prirent la suite à partir de 1722 et conservèrent le domaine jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
Dans les premières années du XIXe siècle, l’Habitation passe dans le giron de la famille Chalvet, qui la conservera jusqu'au milieu du XIXe siècle, époque à laquelle notre comte Alfred de Lameth fait officiellement son apparition. Il commercialisera le rhum produit sur l’Habitation en faisant livrer sa marchandise en Charente.
En 1919, l’Habitation sera vendue à Louis Marie Joseph Léo Clerc dont la famille était propriétaire de l'usine Vivé du Lorrain ainsi que d'autres habitations de la région. L'habitation Chalvet leur servira comme beaucoup d'autres à fournir de la matière première (canne) à l'usine, puis à cultiver de la banane à partir de l'entre-deux-guerres. À cette époque on y cultiva également de l'arachide, du manioc ainsi que des haricots rouges et blancs. En 1977, M. Aubéry Albert devient propriétaire de l'habitation qu'il exploitait jusqu'alors en location. Après avoir cultivé de l'igname, et fait de l'horticulture en serre, l'exploitation agricole de Chalvet se concentre aujourd'hui autour de la banane et de l’ananas.

ci-dessus, le vestige de la sucrerie de l'Habitation Chalvet. Crédit photographique © Inventaire général, ADAGP ; © Conseil régional Martinique
Retour à notre embouteillage LAMETH 1886
Maintenant que l’origine de notre rhum a été retrouvée, revenons à notre embouteillage…
Chantal Comte pense un temps à cirer les bouteilles pour assurer leurs livraisons, mais se résoudra à les livrer telles quelles, dans leur jus et surtout debout, après qu’un col explosa sous la chaleur de la cire. Un drame, mais l’occasion rêvée de déguster ce morceau d’histoire ! Elle est accompagnée ce jour-là d’un ami journaliste (Michel Smith) et se souvient d’une robe très foncée aux nuances d’ambre et de topaze, qui laisse penser à un rhum de mélasse. Après constatations et moult partages auprès de la profession, le rhum centenaire, qui aurait été distillé en 1886 en Martinique, serait un rhum Hors d’Âge (au long vieillissement) mis en bouteille à haut degré, si ce n’est au degré naturel (50°).
En découle un spiritueux qui a su garder de sa splendeur, « mêlant la douceur de la vanille et le feu des épices, ainsi que des arômes fruités et torréfiés ». Toujours selon Chantal Comte, la bouche déploierait « des tanins onctueux et une fraîcheur aromatique foisonnante, ponctuée par une longueur en bouche exceptionnelle ».

Au vu des fragilités constatées, il est finalement décidé de commercialiser les Lameth 1886 (un 7 octobre 1992) dans leur état d’origine, avec pour seul ajout un petit livret en cuir accroché au col de la bouteille. Intitulé « La collection des eaux-de-vie rares de Chantal Comte », le livret, numéroté, annonce une « Origine inconnue ». Et pour ne rien laisser au hasard, chaque relique est précisément lovée dans un coffret en bois précieux, étiqueté de cuir, et réalisé à la main par un artisan (« dont la marqueterie est faite de sept bois exotiques : Acajou d'Asie, Merisier et Noyer d'Amérique, Badi, Frake, Framisé, et Amasakoué d’Afrique. » ). Et puisque le bouchon, centenaire, est lui aussi d’origine, chaque heureux acquéreur se voit offrir en sus un tire-bouchon à lames, indispensable compagnon, ainsi qu’un bouchon de rechange.
À la grande surprise de Chantal Comte, les 52 bouteilles seront rapidement vendues, malgré un prix de vente relativement élevé pour l’époque (environs 500 euros).
Embouteillage aussi historique que mythique, ce Lameth 1886 marquera en tout cas de son empreinte les débuts rhumesques de Madame Comte. Des aventures qui se poursuivent encore aujourd’hui et qui auront marqué bon nombre d’amateurs exigeants. L’occasion pour nous d’y revenir bientôt avec de nouvelles histoires à raconter…




