Patrick Michalouski
Dix-sept ans, c'est l'âge auquel Patrick distille pour la toute première fois, délaissant le temps d'une saison les bancs de l'école pour aider son père à distiller sur la place du village (il passera son bac en candidat libre pendant la distillation).
Son père, qui distillait déjà pendant la seconde guerre mondiale, lui apprend alors les rudiments du métier de bouilleur ambulant sans se douter que son fils viendra quelques années plus tard lui prêter main forte pour ce qui s'avérera être son ultime saison de distillation: nous sommes en 1981 lorsque Patrick revient précipitamment d'Angleterre où il était parti perfectionner son anglais pour remplacer au pied levé son père tombé gravement malade.

Une fois la campagne terminée, à 24 ans, il décidera de quitter définitivement ses études de science économique pour devenir officiellement distillateur ambulant en octobre de la même année, épousant les ambitions que son père portait en lui. Craignant une charge de travail et des responsabilités alors trop importantes pour son jeune âge, il décide qu'il ne distillera qu'à la propriété, c'est à dire directement chez les viticulteurs désireux de transformer leurs vins en armagnac.
Depuis le mois d'octobre 1981, Patrick n'a manqué aucune campagne de distillation.
Malgré des aléas climatiques de plus en plus imprévisibles, il mène sa barque en portant une attention toute particulière à son alambic qu'il bichonne de manière quasi-maladive: un alambic armagnacais hérité de son père et en parfait état de marche, qu'il a su faire évoluer au fil du temps sans jamais changer ses habitudes. Tous ses clients vous le diront, Patrick Michalouski est un maniaque de l'alambic et sa réputation n'est plus à faire. L'état de marche mais aussi l'hygiène qui entourent la distillation sont ici irréprochables. Il met ainsi un point d'orgue à scrupuleusement respecter autant l'intérieur que l'extérieur de sa machine, procédant à des nettoyages aussi poussés qu'indispensables, avant, pendant et après chaque intervention. Ce n'est pas un hasard s'il possède/voue une passion pour les vieilles machines parmi lesquelles on peut trouver un alambic datant de 1936.
Lorsque la saison de distillation approche dès le mois d'octobre, c'est donc un alambic à l'allure flambant neuve qui arrive chez ses clients. Le cérémonial est toujours le même: mettre en place l'alambic, de niveau puis s'assurer que le plein d'eau est fait. Lui apporter son premier bois et le garder chaud aussi longtemps que possible. Les blanches couleront ainsi d'un domaine à un autre, d'un château à une ferme et tout s'enchainera. La distillation s'effectuant de manière continue, la présence humaine est constante, 24 heures sur 24 : Patrick intervient de deux heures du matin à quatorze heures, laissant la suite à un salarié avant de revenir prendre son tour si le volume distillé l'exige. Les années correctes, il travaille pendant trois mois et demi, les mauvaises (comme l'année passée) un mois et les très bonnes, beaucoup plus rares, quatre (l'AOC permet une distillation d'octobre à Mars mais le volume d'armagnac n'est pas assez grand pour que la distillation se poursuive jusque mars). Un travail intense de chaque instant où il faut être disponible et alerte sept jours sur sept et 24H/24.

Côté distillation et degré de sortie, à quelques rares exceptions, ses clients lui laissent trouver le degré parfait pour distiller leur vins selon la finalité de l'armagnac: la distillation sera ainsi différente s'il est destiné au vieillissement (selon les fûts, neuf ou rincé), à être dégusté comme tel (pour faire une Blanche de dégustation par exemple) ou encore pour réaliser du Floc de Gascogne (un vin de liqueur élaboré par mélange de moût de raisin et d'armagnac jeune). Mais le distillateur doit aussi composer avec la qualité du vin proposé par ses clients, un vin qui a connu de nombreuses évolutions au court du temps. La distillation se fait quasi systématiquement par cépage pour garder leur typicité et dans tous les cas, le rapport de confiance est total et le travail d'une année est mis entre les mains du distillateur. Comme Patrick aime à le rappeler humblement à ses clients, il ne peut pas améliorer leur produit et au mieux, il le respectera. C'est une question de confiance et de dialogue, de conseils et d'expérience. La transmission est constante et les conseils toujours riches à distiller. Côté volume produit, Patrick distillera sur une saison moyenne 2000 hectolitres d'alcool pur, sachant que 90% de ce volume est mis en vieillissement. Il peut compter sur quatre alambics qui lui appartiennent tous et qui l'aident à absorber de plus gros volumes, n'hésitant pas à en faire chauffer deux à la fois quand cela s'avère nécessaire. Comme chez son plus important client, le Domaine de Pellehaut, chez qui il reste quasiment trois semaines non stop avec deux de ses alambics.
Quand on le questionne sur les changements survenus pendant ses 41 années de distillation, Patrick nous parle de la taille des exploitations qui a, petit à petit, façonné son activité et même diminué drastiquement le nombre de ses clients: les petites fermes d'hier qui faisaient 10 hectares en font aujourd'hui 30 ou 40 et les plus grosses peuvent atteindre 400 hectares, faisant passer son carnet d'adresses d'une cinquantaine de clients à une dizaine aujourd'hui.
Même la production d'Armagnac n'est plus aussi importante qu'autrefois, provoquant au fil des années de très fortes fluctuations au niveau de la distillation: Patrick se souvient avoir enchaîné sa plus importante campagne durant l'année 1984 avant de voir son volume distillé divisé par six l'année suivante à cause du gel. Des coups durs dont il faut généralement plusieurs années pour se relever. Les trois dernières années ne sont pas en reste avec un Covid qui a fait/vu flamber la consommation de vin, incitant les viticulteurs à délaisser davantage l'armagnac pour la production de vin de table. Comme un signe du destin, la gelée printanière de 2021 a fait rechuter les volumes, rejoint l'année suivante par la grêle et la sécheresse pour ce qui restera - espérons-le- la plus petite campagne de sa carrière.
Amoureux de son métier mais conscient de son caractère -de plus en plusimprévisible, Patrick sait qu'il continuera à distiller aussi longtemps que possible, même si à l'entendre, il ne recommencerait pour rien au monde cette aventure si la nature consentait à lui redonner ses vingt ans. Informaticien à son compte, il n'a jamais pu vivre d'une activité aussi saisonnière qu'instable et peine aujourd'hui à trouver plus jeune que lui à qui transmettre son savoir-faire. Sachant qu'il faut dix ans pour bien former selon lui, ne tardez pas à lui envoyer votre CV :)



