Ferme de Bacoge
Un millésime, un fût
Agriculteur passionné, Christian Bergerot officie à la Ferme de Bocage depuis les années 1980. En plein coeur des Landes, il conjugue la culture de maïs blanc, l'élevage de canard et bichonne un peu moins de deux hectares de vignes de Baco destinées à la production de Bas Armagnac.
Perpétuant une coutume débutée par son prédécesseur André Labrabe, il prône l'utilisation d'un seul et unique fût tout au long du vieillissement de ses armagnacs. Une démarche atypique qui ne manquera pas de surprendre.

Fier de ses racines et de son métier d’agriculteur, Christian Bergerot est la deuxième génération à la tête de ferme de Bacoge, lieu typique dont les fondations remontent à 1760. Il fait ses premiers pas d’agriculteur en 1983, période à laquelle il achète quelques terres à André Labarbe, ancien propriétaire de la ferme de Bacoge qui devient rapidement son mentor et bien plus encore. L'année 1986 marque l’envol de Christian et ses tous premiers pas en tant que jeune agriculteur, prenant ainsi le relais d’André avec assurance et passion. S’occupant à la fois de deux hectares et demi de vignes, de cultures de maïs et d’un élevage de canards, il propose aujourd’hui un large panel de produits allant de l’armagnac millésimé à la vente de conserves, le tout proposé et commercialisé exclusivement sur sa ferme.
Cet agriculteur à temps complet comme il aime à se décrire dédie aujourd’hui un peu moins de deux hectares (1,85 précisément) à la production de l’armagnac, le reste étant destiné à quelques cépages rouges qu’il revend pour la fabrication de vin. Christian ne jure que par le cépage roi de la région, le Baco: reconnu pour sa robustesse, c’est le seul cépage hybride autorisé dans une AOC, inventé par un instituteur landais en 1898 et issu du croisement de la Folle Blanche et du Noah, un cépage américain.

Les vignes de l’exploitation étaient historiquement et majoritairement dédiées aux cépages rouge (Baco puis Merlot greffé sur Baco) pour la production de vin de table et Christian aura patiemment attendu les années 1986/1987 pour relancer la production d’armagnac qui périclitait depuis quelques années. Car si la ferme comptait dans ses meilleures années jusqu’à huit hectares de vignes pour l’armagnac (puis six et moins au départ d’André Labarbe), les aléas et les réalités économiques auront donné raison à la production de Baco rouge puis de merlot pour la production de vin, beaucoup plus demandés à l’époque. Ré-installant la production d’armagnac au coeur de son activité, Christian est rapidement passé d’une seule barrique à ses débuts à trois barriques par an, triplant la mise en vieillissement tout en mettant en avant une agriculture raisonnée et lançant conjointement la culture de plusieurs variétés de maïs, notamment le maïs blanc destiné à nourrir les canards qu’il élève à la ferme.
Même si le travail de la vigne est permanent, la résistance naturelle du cépage Baco permet un enherbement constant des vignes facilitant une agriculture raisonnée propre à laisser s’épanouir les nombreux auxiliaires qui colonisent les vignes (coccinelles, rainettes, …), tout en utilisant un minimum d’intrants. Christian laisse même volontairement ses vignes monter en floraison pour le plus grand plaisir des écoliers qui viennent visiter son exploitation et sentir ce parfum unique et enivrant.

Aussitôt la vendange effectuée , le raisin est amené à la ferme pour être pressé et mis à fermenté dans des cuves en béton. L’inertie étant beaucoup plus lente que dans des cuves en inox, la fermentation débutera au bout de trois, quatre jours et ira crescendo pendant huit à dix jours. Une fermentation entièrement naturelle sans aucun ajout de levure. Au bout de trois semaines voire un mois, quand le vin a terminé sa fermentation et qu’il s’est éclairci sur sa lie, vers la mi-novembre, la distillation peut alors commencer.

L’alambic vient alors à la ferme par l’intermédiaire de Patrick Mogni et de son fils Xavier, distillateurs ambulants. La distillation débute aux alentours de huit heures pour se terminer généralement le lendemain matin. En début d’après-midi, lorsque les première gouttes commencent à s’écouler généreusement, les festivités débutent et s’enchaînent autour de l’alambic, lieu propice aux rencontres et aux partages inter générationnels. Comme André Labarbe avant lui, Christian Bergerot commande à son distillateur un distillat relativement faible en alcool, entre 52 et 53%, (l’AOC Armagnac impose qu’il soit compris entre 52 et 72,5%) afin de garantir un armagnac le plus aromatique possible. Le lendemain midi, la distillation est entièrement terminée et la blanche directement logée dans des fûts de chêne neufs sans aucune dilution. Les 1 hectares 85 de vignes de Christian lui permettront de mettre en vieillissement l’équivalent de trois fûts de 400 litres (soit 1200 litres/an). Il se souvient encore avec nostalgie des conseils de son mentor André, dont l’instituteur le conjurait déjà de n’utiliser que des fûts neufs: « on met toujours un produit noble dans un contenant noble, alors sache que l’armagnac doit toujours être mis dans un fût de chêne neuf. Suis ce conseil et tu ne seras jamais déçu de ton produit… » lui répétait-il comme un mantra. Il n’en faudra pas plus à Christian pour entretenir la légende, lui qui se fournit chez le dernier artisan tonnelier de la région, Gilles Bertholomo, situé à une vingtaine de kilomètres de là. Et puisque Christian ne fait décidément pas les choses à moitié et que les traditions de la ferme lui tiennent particulièrement à coeur, il ne fait vieillir ses armagnacs que dans des fûts neufs, sans jamais les déloger.
Car contrairement à la pratique habituelle qui consiste à ne laisser l’armagnac que quelques mois en fût neuf avant de le transférer dans des fûts épuisés en tanin, Christian a fait le choix de perpétuer cette coutume débutée par son prédécesseur en n’utilisant qu’un seul et unique fût tout au long de la vie d’un millésime : de la sortie de l’alambic à la mise en bouteille, l’armagnac ne connaîtra ainsi qu’un seul et unique fût, patientant un minimum de dix années avant commercialisation. Une démarche atypique dans le paysage de l’armagnac qui ne manquera pas de surprendre... Une fois une barrique vide, il la revendra à des confrères pour financer l’achat de nouveaux fûts. Un pari osé qui a aussi un coût élevé: aujourd’hui encore, il ne commercialise toujours pas son premier millésime (un 1987), s’imposant de vendre en priorité les armagnacs d’André avant d’écouler les siens. Le premier qu’il a pu vendre était un 1994 mais ses plus vieux millésimes patientent encore à la ferme…
Les trois barriques fraîchement remplies seront entreposées dans l’un de ses quatre chais où reposent actuellement quelques cent fûts. Sur terre battue, ces anciennes bâtisses aux murs épais (40 cms) garantissent un échange thermique constant selon les saisons et une hygrométrie régulière propice à de longs vieillissements. Contemplant son trésor mêlant deux générations d’agriculteurs, Christian suit son cap et met en bouteilles selon la demande, directement à partir du fût qui aura vu naître son armagnac…
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