Un dîner parmi les anges
La scène se déroule dans le chai bibliothèque d’Alexandre et Manon Ladevèze, où chaque fût raconte les histoires personnelles de cépages pour la plupart disparus. Et les récits ne manquent certainement pas dans ce lieu magique : ils sont les seuls à cultiver, distiller et faire vieillir la quasi-totalité des cépages autorisés par l’AOC Armagnac, soit neuf des dix homologués. Et bientôt l’intégralité.
Ce soir, il n'y a pas que les anges qui prendront leur part, on mélange les chimères et les vivants avec une pensée toute particulière pour Jean Ladevèze, le père d'Alexandre, qui nous a quitté il y a maintenant un an et quelques jours. Lui qui n'a jamais manqué une seule distillation n'est plus là pour voir la suite, mais qu’il doit être fier de son fils ! Alexandre, accompagné de sa moitié Manon, est bien décidé à écrire de nombreux autres chapitres à la saga familiale, et quoi de mieux qu’une grande tablée pour lui donner un peu de courage. Il n’y a que des sourires ce soir, des rires et des souvenirs. Comme à chaque distillation, le moment est à la fête. Au partage. On dîne, on boit et on célèbre déjà l’eau-de-vie en devenir, sans doute pour lui donner un peu de force, surtout pour chérir la fragilité de l’instant.

Et au centre de la scène, Patrick l'alchimiste, le magicien, le nomade de l'instant, œuvre à donner une seconde vie aux vignes qui nous entourent, comme il le fait depuis maintenant 28 ans pour les Ladevèze. Et comme à chaque campagne, dans chaque domaine qu'il visite, il dîne en tête en tête avec son alambic.
C’est une histoire de couple qui se joue devant nos yeux voyeurs, un corps à corps héroïque, une danse cosmique au milieu d’une nuit éternelle et flamboyante. N’attendez aucun vainqueur entre l’homme et la machine, la victoire est conjointe, indissociable et absolue, à l’image de notre créature hybride qui s’active encore devant nos yeux.
Parler n’aura jamais semblé aussi futile et tout nous semble se jouer dans ce que nous prenons pour de banals silences. À peine croyons-nous percevoir un premier bruit que le distillateur est déjà tout à la tâche, devançant le moindre signe avant même que celui-ci ne libère son écho. On savait l’oreille indispensable, nous voilà à présent à méditer sur un sixième sens. Patrick semble en tout cas en avoir développé bien plus que la moyenne, anticipant le moindre réglage comme s’il le pressentait.
Pour nous, il a clairement des allures de sorcier. Plus terre à terre, il nous explique que c’est l’habitude. Ou plutôt les relations qu’il a noué avec son alambic. L’idée du couple nous revient alors comme une évidence, car c’est bien d’une relation aussi forte qu’intime qu’a pu s’imposer autant de virtuosité.

Le temps file et bientôt nous serons les témoins privilégiés d’une naissance, fruit du labeur d’un autre, qui le temps d’une nuit, vous offre une confiance absolue. Pour Alexandre et Manon Ladevèze, qui joue ce soir leur avenir, le doute n’est pas permis et ils savent que Patrick répondra une nouvelle fois présent. Même longueur d’onde. Mêmes urgences. Mêmes devoirs. Et aucun des deux partis, à cet instant comme durant les précédents, ne doute un seul moment.
Comme aime à le dire Manon, cette soirée, c’est un peu leur noël à eux. Ils recevront autant de cadeaux que de cépages distillés, qu’ils verront grandir pendant les prochaines années. Et cépage par cépage, goutte après goutte, ils continuent, inlassablement, de reconstruire l’histoire de l’armagnac.
Simples spectateurs, il nous faudra sans doute encore du temps pour comprendre l’importance de cette nuit et pour en savourer toutes les subtilités. On se dit banalement que les Blanches goûtées n’auront pas le goût des autres et que leurs destins seront forcément liés au nôtre, sans imaginer un instant leur futur qui nous survivra probablement. Le maître distillateur, lui, est déjà parti. Il aura une nouvelle fois rempli sa mission comme il le fait maintenant depuis vingt-huit ans. Et un soir.
Note : Un infini Merci à nos hôtes, leurs invités et leurs sourires. Merci aux distillateurs, Patrick et son binôme Olivier. Et merci à l’équipe de Trip In Your Shoes pour avoir su cristalliser les instants.



