Grosperrin, tout pour le Cognac

Il est des métiers plus intenses que d'autres et dont on ne soupçonne que trop peu l'importance. Si celui de négociant vous vient d'abord à l'esprit à l'évocation de Guilhem Grosperrin, alors il est -plus que- temps de tordre quelques idées reçues et de découvrir un univers insoupçonnable...
Toutes les photographies de cet article sont signées Stéphane Charbeau et ont été généreusement fournies par la Maison Grosperrin.
Car derrière le terme abrupt et quelque peu froid, derrière la négociation et le commerce, irise aussi des paraboles humaines d'une intensité telle qu'elles autorisent l'histoire à résister au temps, à survivre précisément là où elle devait s'éteindre. Là où elle s'éteint encore bien trop souvent.
Aucun de ses émissaires ne l'avouera mais comme souvent dans les histoires, il y des margoulins et d'honnêtes gens, des morts et des vivants. De l'extérieur, le monde du négoce est aussi cruel qu'ailleurs: à coup d'appropriation et au nom de la sainte croissance, on achète des histoires de famille pour les mélanger entre elles, on assemble les gens comme si c'était la norme en transformant mille héritages en ingrédients pour gnôles de supermarché.
C'est un métier comme tant d'autres, certes, mais qui peut encore aujourd'hui trouver d'autres résonances... Guilhem Grosperrin fait partie de ces hommes pour qui l'histoire a encore un sens. Dans un monde monopolisé, il a décidé d'aller à contre-courant et de mettre en avant toutes ces histoires pour ce qu'elles sont vraiment: des récits uniques, des preuves d'un passé qui doit absolument subsister en tant que tel, et pour tout ce que le Cognac représente. N'en déplaise aux mangeurs d'histoires, on peut aussi les raconter et les partager. N'en déplaise à Hennesey (LVMH), Martell (Pernod Ricard) et Rémy Martin (Cointreau), on peut encore, et surtout, les respecter.


Je l'avoue, je ne sais toujours pas cerner le travail de cet homme. J'espère même ne jamais réussir. À la fois pisteur, archiviste, commerçant et confident, dégustateur, auteur et éleveur, je sais en tout cas qu'il respecte autant les morts que les vivants.
Un jeudi 16 novembre, précisément, nous l'avons vu.
À sa manière d'aller à la rencontre de toutes ces familles désireuses de vendre un peu d'elles (quand on y pense), entre mille sourires et sans doute autant de litres de larmes sourdes, sur le fil incessant entre suspicion et abandon, c'est la vie qui se joue dans son quotidien. Elles ne le connaissent que trop bien et savent, qu'avec lui, au moins, chaque fragment de leur histoire sera respecté pour ce qu'il est vraiment, un bout d'eux même. Un héritage. Et puisque tout est affaire de temps, il lui faudra parfois attendre l'éternité avant de pouvoir leur offrir l'écho. Aucune tricherie possible ni aucun masque ne peut venir cacher les vérités et les blessures, et la confiance et le temps que ces échanges demandent dépasse l'entendement... Et puisqu'aucun des partis ne le dira ni l'avouera, que cela soit dit, au moins ici.
Je parlais plus haut d'archiviste, on pourrait tout aussi bien rajouter maïeuticien à la palette de Guilhem, car une autre de ses -multiples- missions consiste à accompagner et offrir une seconde vie aux eaux-de-vie qui lui ont été confiées. De négociant à maître de chai, il n'y a qu'un pas que certains, pourtant, ne franchissent jamais. Décidément à part, Guilhem se fait un honneur de leur laisser tout le temps nécessaire, car le temps, voyez-vous, ne doit pas s'arrêter. Dans une infinie humilité, il poursuit ainsi les conversations engagées avec les producteurs et les étire jusqu'à ce que chaque cognac soit suffisamment mature, à les poursuivre seul, jusqu'aux replis confidentiels de nos verres de dégustation. L'histoire, respectée, est ainsi libérée de la plus belle -et noble- manière qui soit. Et qui existe.

Ne pas oublier dans un monde devenu amnésique, quoi de plus important après tout? On peut lire ici et là que Grosperrin est une exception dans le paysage cognacais, là où il devrait constituer la règle. Allez comprendre. Avant lui, il y a plus de vingt ans de ça, son père l'avait déjà compris. Avant tout le monde. Lassé de voir des lots rares finir dans des assemblages de géants, il a tracé le chemin pour son fils avec une volonté claire et affirmée: raconter les histoires pour « témoigner sans artifice du patrimoine charentais ».
Le goût de cette aventure humaine, vous le retrouvez jusque dans les embouteillages estampillés Grosperrin; vous n'avez qu'à lire les étiquettes pour comprendre. Vous n'avez qu'à les regarder pour sentir les frissons serpenter jusqu'au verre: Axelle Grosperrin, la soeur de Guilhem, la fille de Jean, offre à certaines histoires un écrin artistique sans pareil, comme si la vocation de cette famille était d'honorer (de célébrer) chaque rencontre et de transformer les jours d'avant en après...

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